La causerie est une causerie esthétique sur l'amour, et elle dit qu'après la possession, il est bien rare, que les deux amants s'aiment d'un amour égal, et que cette inégalité dans le sentiment de l'un et de l'autre, fait des attelages boiteux, et qui ne marchent pas en mesure. Un moment même, elle célèbre le bonheur d'être seule dans la vie, et sur ce que je lui fais remarquer que c'est bien vide une maison, un grand appartement pour un être seul, elle m'interrompt, et s'écrie, que, lorsque dans cette maison, dans ce grand appartement, il y a deux êtres, comme elle en connaît, qui ne s'emboîtent pas, c'est encore plus triste.

Et lâchant sa dissertation sur l'amour, elle revient à ses caniches, à l'histoire de leurs mœurs, parlant d'un prédécesseur de la caniche ayant l'horreur des bains, et qui lorsqu'on lui en préparait un, simulait le plus admirable rhume de cerveau qui se puisse imaginer.

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Jeudi 31 mars.—Mme Daudet rentre de la séance de l'Académie intéressée, amusée, égayée. Elle dit que c'est presque une réunion de famille, que les cinq cents personnes, qu'on rencontre partout à Paris, se donnent rendez-vous là, et qu'entre ce monde, il s'établit des courants curieux sur les choses qui se disent, sur les jugements qui se produisent.

On lui demande ce que faisait Coppée, pendant le discours de Leconte de Lisle, elle répond qu'il regardait la coupole. Et regarder la coupole, semble un moment devoir devenir l'expression, pour peindre l'abstraction d'un académicien, d'une séance de l'Académie, la dissimulation de ses impressions, de ses sensations, quand un antipathique parle.

Et Mme Daudet revient élogieusement sur le compte de Leconte de Lisle… Quant à Daudet, après s'être agité, sans rien dire, il s'écrie qu'il trouve tout à fait extraordinaire ces chinoiseries, et que si, par hasard, il s'y trouvait, il serait pris de l'envie de siffler, voire même, au milieu d'applaudissements d'idiotes comme Mme X… et Mme Z…, de commettre une inconvenance encore plus grande, et de se faire mettre à la porte, en disant bien haut à tout ce monde: «Eh bien oui, c'est moi!»

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Samedi 2 avril.—Comme article critique de mon JOURNAL, je donne cet extrait du Français. Ces articles se perdent, s'oublient, et lorsque quelqu'un les cite de mémoire, on ne veut pas y croire. Il est bon qu'il reste quelque chose de leur texte authentique, pour donner plus tard à juger l'intelligence du parti conservateur et catholique—du journalisme de notre bord, à mon frère et à moi:

«Un chef-d'œuvre d'infatuation en ce genre, c'est le JOURNAL DES GONCOURT. Un premier volume a paru, il n'a pas moins de quatre cents pages, et sera suivi de huit cents autres. Impossible d'y trouver un chapitre intéressant, une ligne qui nous apprenne quoi que ce soit…

… «Voulez-vous devenir auteur?… Voulez-vous voir, dans quelques années, votre nom sur une couverture beurre frais, avec l'indication du tirage? Commencez dès aujourd'hui, et mettez-vous hardiment à votre journal: «27 mars.—Déjeuner ce matin à huit heures. Parcouru les journaux… pluie, soleil, giboulées… dîner chez X… nous étions douze à table, les six messieurs avaient la barbe en pointe, les six dames avaient les cheveux roux.»