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Mercredi 13 avril.—On causait ce soir, rue de Berri, du parler spécial aux gens des clubs: parler ayant quelque chose du parler de l'acteur en scène; parler, que M. de la Girennerie, je crois, inspectant l'École de Saumur, trouva dans la bouche de tous les jeunes gens, et dont il tâcha de leur faire sentir le ridicule et le mauvais genre.
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Jeudi 14 avril.—Chez Noël où je déjeune, j'ai à côté de moi deux enfants, au type juif, presque des bébés, qui causent avec leur précepteur, tout le temps du déjeuner, de l'état comparatif de la dette française avec la dette allemande.
Porel qui a dîné, ce soir, chez Daudet, me prend dans un coin, et me sollicite de faire le scénario de GERMINIE LACERTEUX, mais ce n'est plus le directeur révolutionnaire de l'automne dernier, voulant utiliser pour GERMINIE, la rapide machination anglaise, en faire une pièce de huit ou dix tableaux, sans entractes, coupée seulement au milieu par une demi-heure de repos, ainsi que dans les concerts ou dans les représentations du Cirque.
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Dimanche 17 avril.—Aujourd'hui je ne sais pourquoi, je suis hanté par le souvenir de ma nourrice, cette Lorraine aux cheveux et aux sourcils noirs, chez laquelle il y avait bien certainement du sang espagnol, et qui m'adorait avec une sorte de frénésie. Je la vois, le jour d'un grand dîner à Breuvannes, et où je venais de manger sur l'abricotier de la cour, le seul abricot mûr, et que mon père se faisait une fête d'offrir au dessert, je la vois soutenir, avec une belle impudence, que c'était elle qui l'avait mangé, et recevoir les quelques coups de cravache, que mon père lançait sur moi, ne la croyant pas, la chère femme!
Je la vois encore quelques heures avant sa mort, à l'hospice Dubois, sachant qu'elle allait mourir, et préoccupée seulement de l'idée, que la visite que ma mère lui faisait, allait la faire dîner une demi-heure plus tard. La mort la plus simplement détachée de la vie que j'aie vue, oui, une en allée de l'existence, comme s'il s'agissait d'un déménagement.
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Dimanche 24 avril.—Un ciel, à la fois tout noir et tout constellé d'étoiles, un ciel, semblable à la gaze noire piquée de paillons d'or, habillant les danseuses de l'Inde. Sur ce ciel, les grands arbres noirs, non feuillés encore, mais à la ramure infinie en éventail, et pareils à ces fougères gigantesques du monde antédiluvien, qu'on découvre calcinées au fond des mines; et sous cette obscurité toute cloutée de feu, des souffles énormes balançant, et faisant gémir ces arbres couleur de charbon, comme les arbres d'une planète autre que la terre, d'une planète en deuil.