Dimanche 24 février.—Daudet, aussitôt arrivé, me parle de l'importance qu'a prise le banquet, du bruit qu'il fait, des articles qu'il inspire, de la volte-face de la critique, devant la remise demandée par moi, disant que j'aurais publié un chef-d'œuvre, qu'il n'aurait pas amené la centième partie de ce tapage, et constatant avec moi, l'imbécillité des choses productrices du succès, à Paris.

Entre Hérédia, qui nous donne quelques échantillons de son discours à l'Académie, écrit dans une prose condensée, où il réduit à sa vraie taille, le petit père Thiers. De là, l'indignation des gens du Palais-Mazarin, qui lui demandent la suppression d'une phrase d'un hautain mépris, pour ledit homme politique. Et aux politiciens de circonstance, aux Thiers, il oppose Lamartine, un politique aux grandes vues, aux envolées de la pensée à travers l'avenir, et qui fut un prophète miraculeux de tout ce qui est advenu depuis sa mort, dans notre vieille société.

Je dîne ce soir avec Léon et Lucien, revenus en soixante-douze heures de Stockholm, pour le banquet: tous deux émerveillés de ces paysages hyperboréens, et Léon tout à fait mordu par la folie des neiges, et un moment, ayant eu la tentation de pousser jusqu'au cap Nord.

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Jeudi 28 février.—Je reçois ce matin une lettre d'une inconnue qui m'émeut vraiment. S'associant aux hommages qui vont me fêter demain, elle me conte, qu'un certain jour, elle a fui une maison, dans laquelle avaient sombré toutes ses espérances de jeune fille, toutes ses confiances de femme, maison dont elle n'avait emporté que nos chers livres, qui lui avaient donné de grandes joies littéraires. Elle ajoute, qu'habitant Paris depuis des années, elle n'a jamais songé à voir le survivant des deux frères, mais que bien des fois elle a été s'agenouiller sur la tombe du mort, et que vendredi, tout en se réjouissant des honneurs qui me seront rendus, et tout en me plaignant de les recevoir tout seul, elle retournera au cimetière.

Ce soir, je trouve Daudet préoccupé; enfin au bout de quelque temps, il s'ouvre, se déboutonne. Il est encore sous le coup de la nouvelle, que Coppée est très malade d'une pneumonie, est «au plus bas», aurait dit le concierge hier. Et le cher ami avait peur d'une nouvelle remise du banquet. Heureusement que les nouvelles d'aujourd'hui sont bonnes. Je ne puis toutefois m'empêcher de lui dire: «Sauf pour votre mort, plus de remise, ou je renonce au banquet!»

Là-dessus, Toudouze me peint le hourvari produit dans la maison de Frantz Jourdain, par la remise du banquet, vendredi dernier. Ce jour-là, plus de cent coups de sonnette chez lui, et les bonnes n'ayant pas littéralement le temps de manger.

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Vendredi 1er mars.—Une attention charmante de Mme Rodenbach. Elle m'a envoyé, ce matin, un gros bouquet de roses, apporté par son blond bébé, sur les bras de sa bonne, avec ce gentil billet du père: «Constantin Rodenbach apporte à M. de Goncourt le respect et l'admiration du siècle prochain, dont ils seront tous les deux.»

Le bébé parti, j'ouvre la Libre Parole, et je suis agréablement surpris d'y trouver un article, pareil à ceux du temps, où j'étais en communauté de cœur avec Drumont, et où il s'associe avec ceux qui me fêteront.