J'ai la visite, ce matin, de deux Allemandes, les demoiselles Hirschner, dont l'une est peintre, et l'autre femme de lettres, et qui aurait, sous le pseudonyme d'Osipp Schubin, combattu en Allemagne pour ma gloire. Ces deux femmes m'étonnent par la connaissance qu'elles ont de: MANETTE SALOMON et de: LA MAISON D'UN ARTISTE.
La femme de lettres me dit avoir donné: LA MAISON D'UN ARTISTE au petit-fils de Schiller, qui est peintre, et qui, pris de passion pour le livre, s'en est fait le propagateur près de tous les artistes allemands; la peintresse, elle, me conte qu'à l'arrivée de l'exemplaire, s'étant jetée dessus, sa mère avait retiré d'entre ses mains, le volume ouvert à la première page, en s'écriant: «Non, il ne sera pas lu par toi, toute seule, moi, je veux le lire tout haut!»
On parle au Grenier de Mme Segond-Weber, et Armand Charpentier raconte, qu'il y a bien longtemps, il a été la chercher, pour la récitation d'un morceau de poésie, dans une représentation d'amateurs. C'était rue de la Roquette, dans une chambre au haut d'un escalier, comme il n'en a jamais rencontré, un escalier où, de temps en temps, le manque de marches vous forçait à vous suspendre à la rampe.
Il entrait dans une chambre, séparée en deux par un drap, et était reçu d'un côté du drap par la mère, tandis que la fille, finissait de s'habiller de l'autre côté. Et il arrivait ceci: c'est que la mère témoignant tout haut au visiteur, l'ennui, qu'elle éprouvait de voir sa fille, qui avait un brevet d'institutrice et la faculté de gagner sa vie, courir les aventures, la fille criait de l'autre côté du drap: «Tu te trompes, maman… un jour je ferai la fortune de la maison!»
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Mardi 28 mai.—Aujourd'hui, Mme Segond-Weber m'est amenée par Montesquiou, venant me demander de jouer LA FAUSTIN; je suis frappé de sa beauté, de la fine ciselure de ses traits, de son pénétrant regard noir.
Daudet est arrivé hier d'Angleterre, tout plein de vie et d'entrain, et, par ma foi, engraissé. Il conte les écrasements qu'il a subis: ces conversations où l'on est placé entre deux personnes, qui se renouvellent toutes les cinq minutes: des conversations qui durent deux ou trois heures.
Puis il saute à Stanley, qui a sa photographie sur son bureau, et où la largeur de la mâchoire dépasse la largeur du haut du crâne. Parlant du voyageur, avec un espèce de respect émotionné, il m'apprend qu'il a eu avec lui une conversation sur les idées religieuses, où Stanley lui avait avoué qu'il ne subsistait en lui, que sa prière d'enfant. Et alors cet homme, qui parle très mal le français, en sorte qu'il parle anglais, quand il s'anime, avait été de la plus grande éloquence, disant que cette prière lui revenait aux lèvres, toutes les fois qu'il avait vu un danger sur la mer, sur la terre, dans le ciel.
Puis il est question d'Oscar Wilde, qui dans les derniers temps de sa liberté, était dans l'impossibilité de coucher à Londres. Retourné à son hôtel habituel, le propriétaire arrivait lui dire, que le marquis Queensbury était en bas avec des boxeurs, que cela allait amener du scandale, et qu'il fallait partir. Il se rendait dans un autre hôtel, grimé, travesti, mais une heure ne s'était pas écoulée, que le maître d'hôtel l'interpellant par son nom, lui jetait: «Vous êtes M. Oscar Wilde, je vous prie de sortir!» Il allait encore frapper à la porte d'un autre hôtel, dont la patronne refusait de le recevoir, en dépit de l'offre de 300 francs. Enfin il se décidait à se rendre chez son frère, un alcoolique prédicant, auquel il demandait la place par terre pour son corps. Il voulait bien le recevoir, mais en le prêchant toute la nuit.
Triste famille, où la belle-sœur d'Oscar, une pauvre créature, chez laquelle l'indignation est morte, disait à Shérard, que tous les Wilde étaient des fous.