Elles ne finiront donc jamais ces crises. Voici la deuxième cette semaine. Avec la morphine, c'est curieux, la crise se fait dans une espèce de dissimulation: c'est ainsi que dans cette dernière, je n'ai pas eu de vomissements, et si j'ai eu un rien de frisson, il a eu lieu sans l'abominable refroidissement de glace de tout le corps, de mes premières crises.
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Mercredi 22 mars.—Aujourd'hui, Alidor Delzant vient me voir. Naturellement la conversation est sur l'actrice Ozy, dont il vient d'hériter de 50 000 francs, qu'il destine à faire trois pensions à trois hommes de lettres. Il hérite aussi de papiers, parmi lesquels il y a des correspondances amoureuses de Gautier, de Saint-Victor, de Doré, et surtout tout un gros paquet de lettres d'About, qu'il déclare tout à fait charmantes de passion et d'esprit.
Delzant me dit, que la grande fortune d'Ozy n'a pas été faite par les dons, cependant très considérables, que lui ont faits ses amants, mais bien plutôt par les placements qu'elle a fait faire de ces dons par ses amants, qui étaient presque tous des gens de bourse. Du reste elle ne poussait pas ses amants à la prodigalité de choses bêtes, comme des bijoux, des diamants, elle était pour les choses sérieuses. C'est ainsi que M…, qui a été quinze ans son entreteneur en titre, invariablement, Ozy lui demandait dix, vingt, trente Lyon (actions du chemin de fer), au lieu de tout objet quelconque, qu'il était décidé à lui offrir.
Delzant est chargé de la direction de son tombeau, un tombeau monumental, mais tout fier qu'il soit d'avoir été choisi pour la direction artistique, il est ennuyé de ce que la défunte exige là dedans, de la sculpture de Doré… Sur quoi, je ne puis m'empêcher de lui dire: «Mais, voilà une occasion d'ériger dans son format gigantesque LA BOUTEILLE de Doré, et d'en faire la pyramide de celle qu'on accusait parfois de se piquer le nez.
Bracquemond, que je n'ai pas vu depuis des siècles, remplace Delzant. Il entre d'un pas traînant, se laisse tomber sur un fauteuil, et d'une voix qui n'a plus sa chaude nervosité sourde, il se plaint de maux d'entrailles qui l'ont fait maigrir de quinze livres, en six semaines. Comme je lui dis qu'il travaille trop, il me répond: «C'est vrai, mais que voulez-vous… Maintenant le travail est chez moi une maniaquerie… Quand je ne travaille pas, je me promène dans mon atelier, en remuant les bras et les jambes, comme un épileptique!»
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Dimanche 26 mars.—Trois jours de suite, des crises hépatiques, à crier.
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Lundi 27 mars.—Dans ces jours, où je ne peux pas travailler, j'ai l'horreur de la lecture des romans. Les livres de voyage même, qui sont la lecture préférée des malades, ces livres ne m'intéressent pas. Mon esprit est attiré par les coins inconnus et mystérieux de notre histoire reculée, légendaire, par les récits troubles des Grégoire de Tours, des Frédégaire, par les ténèbres de la période mérovingienne.