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Mercredi 5 avril.—Rochegrosse vient m'emprunter le portrait, qu'il a fait sur la couverture du livre de son père adoptif, pour de ce portrait, qui est bien certainement le portrait le plus ressemblant qui ait été peint du poète, faire un Banville dans son intérieur, du format d'un petit tableau de chevalet.

Après Rochegrosse, Jean Lorrain tombe chez moi, de retour d'Alger, de Tunis. Il parle avec passion de ces pays, qui apportent une espèce d'assoupissement à la nervosité parisienne. Mais son admiration enthousiaste est surtout pour le désert, le soir, et il le peint tout à fait en peintre-poète.

Dans la journée, la terre, le ciel, les burnous même sont d'une couleur rougeâtre de la vilaine poterie; mais au crépuscule, le ciel se fait rose, et les montagnes de l'horizon apparaissant plus légères, moins denses que le ciel, ressemblent à des vapeurs mauves, et la terre du désert se voit bleue, bleue, comme la mer, avec des ondulations du sol ayant l'air de vagues, sous le souffle d'une brise, vous mettant du sel sur les lèvres.

Puis, c'est Alexis qui m'apporte une lettre de Dumény, lui écrivant que CHARLES DEMAILLY a été joué, sept fois, au théâtre Michel, avec le plus grand succès, et que ces sept représentations à Saint-Pétersbourg, équivalent à cent cinquante représentations à Paris.

Enfin, c'est Montesquiou qui vient savoir de mes nouvelles, en même temps qu'il vient chercher son exemplaire des CHAUVES-SOURIS, pour le faire illustrer de son portrait, par Whistler.

Montesquiou me dit qu'il a rassemblé beaucoup de notes et de renseignements sur Whistler, qu'un jour il veut écrire une étude sur lui, laissant échapper de l'admiration pour cet homme qui, dit-il, a réglé sa vie, de manière à obtenir de son vivant des victoires, qui sont pour les autres, la plupart du temps, des victoires posthumes. Et il revient sur le procès du peintre avec le journaliste anglais, qui avait parlé de l'impertinence de demander mille guinées pour «jeter un pot de couleur à la figure du public». Et la réponse de Whistler est vraiment belle, quand on lui demande, combien il a mis de temps à peindre sa toile, et qu'il jette dédaigneusement: «Une ou deux séances,» et que sur les oh! qui s'élèvent, il ajoute: «Oui, je n'ai mis à peindre qu'une ou deux matinées mais la toile a été peinte avec l'expérience de toute ma vie!»

Whistler demeure, dans ce moment, rue du Bac, dans un hôtel, qui donne sur le jardin des Missions Étrangères. Montesquiou, invité dernièrement à dîner, a assisté à un spectacle qui a laissé chez lui la plus grande impression. C'était dans le jardin des Missions Étrangères, la nuit presque tombée, un chœur d'hommes chantant des Laudate, un chœur de mâles voix s'élevant—Montesquiou suppose, que c'était devant de mauvaises peintures, représentant les épouvantables supplices dans les pays exotiques—s'élevant et s'exaltant en face de ces images du martyre, comme si les chanteurs du jardin étaient pressés de leur faire de sanglants pendants.

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Vendredi 7 avril.—Je n'ai eu vraiment cette année qu'une seule satisfaction, qu'un seul plaisir: c'est l'élévation de ce treillage au fond de mon jardin, de ce treillage avec ses chapiteaux tout à fait réussis, et qui doit être dans quelque mois habillé, en son architecture à jour de roses, et de clématites du Japon. C'est pour moi, en petit, la Salle des Fraîcheurs de Marie-Antoinette, à Trianon.