Mercredi 26 avril.—En compagnie de Delzant, j'ai la visite de M. Henry Standish, qui m'apporte le volume des lettres de son frère Cecil Standish.
M. Henry Standish me parle du marquis de Herfort et de son fils Richard Wallace. Il conte que ce dernier était très aimé du baron d'Ivry, qui avait été le compagnon de plaisir du marquis, et quand arriva la vente de ce dernier, avant la mise aux enchères de la collection, les filles du baron voulurent absolument lui offrir un objet, un objet important de la vente, dont elles lui donnèrent le choix. «Eh bien, puisque c'est votre désir, s'écria Wallace, je ne veux que ce petit tableau, et uniquement ce petit tableau…. Un jour, où j'étais réduit aux derniers expédients, ce tableau que j'avais acheté quelques années auparavant, je le portais à votre père, en lui disant: J'ai besoin de 600 francs…. Je ne veux pas vous les emprunter, mais achetez-moi ce petit tableau…. Votre père me les donna de suite…. Ce tableau, voyez-vous, me rappelle un souvenir d'allégement, de délivrance, de bonheur.»
Et de la collection du baron d'Ivry, il est amené à me parler de la belle collection de livres provenant du prince de Poix et de sa mère, qui était une bibliophile passionnée: collection qui fut brûlée, lors de l'incendie du Pantechnicon à Londres. Avec les livres il y avait aussi quelques tableaux, quelques porcelaines, et il arriva cela de bizarre, qu'il n'y eut qu'une tasse de Sèvres qui resta intacte, mais dont le bleu de roi fut changé en le plus beau noir du monde: tasse qui fut offerte au Musée de Sèvres, comme témoignage de la solidité de la porcelaine.
Et de cet incendie, il saute à un incendie aux environs de Londres, où sa femme ne se sauva qu'en sautant par la fenêtre, où une femme de chambre fut brûlée, où tout fut anéanti, sauf un coffret de fer à bijoux, qu'on retira du feu tout rouge. Les diamants étaient intacts, et un magnifique collier de perles était aussi intact, mais les perles étaient devenues toutes noires, et chose curieuse, toutes noires qu'elles étaient, avaient conservé leur orient. Et l'extraordinaire de la chose lui en fit demander quelques-unes par le Kensington Palace.
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Lundi 1er mai.—A propos du juif, qui pendant la guerre, avait demandé à être décoré, et avait offert pour ce, de verser 30 000 francs, à la souscription de chaussures, lancée par Thiers, quelqu'un disait, ce soir, que le caractère de la race juive diffère absolument du caractère de la race aryenne, en ce que chez cette race, toute chose au monde a une évaluation en argent. Or, pour le juif, la croix c'est telle somme, l'amour d'une femme du monde c'est telle somme, une vieille savate, c'est telle autre somme. Ainsi dans une cervelle sémite tout est tarifé: choses honorifiques, choses de cœur, choses quelconques.
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Jeudi 11 mai.—Le jardin mange mon temps, ma vie. Depuis l'installation d'un arrosage chez moi, avec l'eau de la ville, après cette desséchante sécheresse, faire de la pluie sur les feuilles, qui revivent verdissantes: ça m'enlève à tout, à la biographie de la Camargo, au scénario de LA FAUSTIN, que je veux tirer de mon roman.
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Dimanche 14 mai.—Morel disait chez moi, qu'autrefois à la Bibliothèque Nationale, les demandes de livres qui ne s'élevaient pas au delà de deux à trois cents, étaient montées depuis dix ans, à dix-sept cents.