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Dimanche 31 décembre.—Carrière m'apporte un portrait de Daudet, un grand lavis lithographique. C'est un portrait de cette série, dont nous avons parlé, pendant qu'il faisait une esquisse de ma tête, et qu'il devait graver à l'eau-forte et que bien heureusement il n'a pas fait par ce procédé, qui lui aurait pris un temps énorme, étant donné la grandeur de ces images. Tout à fait merveilleux, le fondu, le flou, le corrégianisme de cette planche, et c'est étonnant qu'il se soit rendu maître du procédé, aussi rapidement. Un portrait de Daudet crucifié, golgotant, mais de toute beauté, comme facture.
Aujourd'hui, au Grenier, quelqu'un demandant l'heure, on parle de la différence de l'heure, sur les montres tirées des poches. Cela me fait dire: «Il y a un homme, dont cette différence de l'heure a été l'empoisonnement de la vie. Cet homme qui possédait deux cent cinquante pendules, peut-être les deux cent cinquante pendules les plus admirables, qui aient été jamais fabriquées au monde, n'avait dans la vie qu'une préoccupation, c'était l'accord simultané de la marche de toutes ces pendules, auquel il n'a jamais pu arriver. Oui, oui, ç'a été l'empoisonnement de la vie de lord Hertfort.» Alors Rodenbach de s'écrier: «On en ferait un conte fantastique—parfaitement, lui dis-je, et le possesseur des pendules, mourrait au moment, où toutes les pendules sonnent ensemble minuit, et encore n'aurait-il pas la jouissance de les entendre jusqu'au bout, il mourrait au onzième coup.»
Grand dîner chez Daudet en l'honneur des fiançailles du jeune couple Hugo et Mlle Ménard-Dorian, auquel le maître de la maison dit gracieusement, que le reste des convives n'est, ce soir, que de la figuration.
La petite Dora, que je vois pour la première fois, une délicieuse tête au charme slave, et d'une ressemblance curieuse avec une tête au pastel de Doucet, qui est chez la princesse.
Après dîner, Mme Ménard-Dorian vient s'asseoir dans un fauteuil proche le mien, et nous causons art moderne. C'est chez elle une parole juste, sensée, technique, une parole coupée par des temps, et comme sortant du somnambulisme d'un être. Puis elle me parle du mariage de sa fille, qu'elle me dit se marier à Paris, à l'encontre de l'assertion des journaux, annonçant la célébration du mariage en province, mais un mariage évitant toute publicité.
Mme Ménard-Dorian a un corsage, à bandes diaprées de petites fleurettes de couleur, rappelant le souvenir de ces images de parterre du XVIIIe siècle, et ainsi galamment habillée, avec ses grands yeux ombreux, et le caractère de sa tête d'un autre temps, elle est vraiment originalement belle.
ANNÉE 1894
Lundi 1er janvier 1894.—D'aimables souhaits de la bonne année, qui commencent dans un petit bout de lettre, gentiment affectueux de Raffaëlli.
Puis ce sont Roger Marx, Frantz Jourdain, et Jean Lorrain, narrant la vie, à la Renaissance, de Sarah Bernhardt, de cette femme répétant tout l'après-midi, jouant toute la soirée, tout en étant régisseur, metteur en scène, contrôleur, etc., etc., et réduite à dîner dans sa loge. De curieux dîners, où l'on mange couché sur le tapis: cela s'appelle manger sur l'herbe.