Il donne de tristes détails sur le gaspillage, sur la malhonnêteté générale de l'endroit, signalée par cette phrase qui revient dans sa conversation, comme un refrain: «Vous savez, là-bas, il se gagne une maladie, qui fait voir les choses sous un autre angle qu'en Europe… ça s'appelle la soudanite.» Et la soudanite ferait faire de vilaines et féroces choses.
Puis avec l'accent tendrement passionné, qu'il a, lorsqu'il parle de sa fille, il nous disait: «Elle n'a pas été une minute souffrante… et c'est un enfant que rien n'étonne… Elle aperçoit un lion, savez-vous ce qu'elle dit: «Oh! j'en ai vu de plus beaux que cela au Jardin des Plantes… et surtout le grand, auprès de ma marraine, qui a des poils sur le dos et des bouquets entre les jambes.» Elle parlait du lion de Belfort, qu'elle voyait en allant chez sa marraine, à Montrouge.
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Mardi 30 janvier.—Dîner chez Jean Lorrain, avec le ménage de la Gandara, Henri de Régnier.
Une beauté tout à fait gozzolienne, cette Mme de la Gandara, avec ses beaux yeux songeurs au grand blanc, l'ovale long de sa figure, les lignes pures de son nez, de sa bouche, la délicatesse extatique de sa physionomie, ses blonds cheveux lui tombant le long de la figure, en ondes dépeignées, comme les cheveux d'une Geneviève de Brabant, enfin avec ce caractère d'une tête, où la nature s'associe au coquet effort de se rapprocher des primitifs, et qui lui donne dans de la jeune vie, le charme archaïque d'une tête idéale d'un vieux musée. Et le cou un peu décolleté, sans un bijou, sans une fanfreluche distrayant le regard, elle est habillée d'une robe de satin blanc, toute plate, toute collante aux formes, avec seulement au bas, cinq ou six rangs de petites ruches, qui font un remous de luisants et de reflets de soierie, à ses pieds.
Gandara tout en étant simple, naturel, est un monsieur distingué, qu'on sent en rapport avec les gens du vrai monde. Dans sa causerie sur la peinture, où ses trois admirations semblent se porter sur Rembrandt, Velasquez, Chardin, il a une expression caractérisant bien le premier et le dernier, quand il dit: «Chez Rembrandt, c'est une lumière d'or, chez Chardin, une lumière d'argent.»
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Mercredi 31 janvier.—Aujourd'hui, la comtesse de Biron vient me demander mes conseils, pour l'Exposition de Marie-Antoinette, qui doit avoir lieu au musée Galliera.
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Dimanche 4 février.—La petite bonne qui a remplacé un moment Blanche, et qui s'en va de chez moi, disait: «Décidément je vais chercher une place chez une cocotte… on y travaille peu… on y mange bien… et on a la chance d'être emmenée au spectacle, aux bains de mer!»