Nous battons toute la journée, en compagnie de Berthelot, les bois de
Sèvres et de Viroflay, et nous retombons le soir dîner dans le ménage
Charles Edmond.
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—La vie est une telle peine, un tel travail, une telle occupation, que des hommes comme nous doivent arriver à se dire, à l'heure de la mort: «Avons-nous vécu?»
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5 novembre.—Philoxène Boyer est mort de la maladie de Fontenelle, de l'impossibilité de vivre. Il n'y a que ce temps-ci pour faire mourir les gens de vieillesse à 38 ans.
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14 novembre.—Ce soir, Sainte-Beuve donne à dîner à la princesse. La petite cuisinière Marie nous fait entrer dans la salle à manger, où se dresse comme le dîner monté d'un curé, recevant son évêque, et de là dans un salon du rez-de-chaussée tout blanc, tout doré, avec son meuble jonquille battant neuf, qui semble le meuble fourni à une cocotte par un tapissier.
Les invités arrivent: la princesse, Mme de Lespinasse, le vieux Giraud de l'Institut, le docteur Phillips, Nieuwerkerke. La princesse a la mine toute gaie; elle s'amuse d'avance, comme d'une partie de garçon. A dîner, elle veut tout servir, tout découper. Son père découpait toujours. Il avait de très jolies mains. Il mangeait même la salade avec les doigts, et quand on lui disait que ce n'était pas propre, il répondait: «De mon temps, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions été grondés, on nous aurait dit que nous avions les mains sales!»
Au bout de la table, Sainte-Beuve a l'air d'un maître d'hôtel d'une cérémonie funèbre, de son repas de mort. Je le trouve cassé, vieux, rabâchant, ayant pour se plaindre du mal qu'il a à vivre, cette mimique sénile, ces fermements d'yeux qui disent: «Allez, je me sens!» ces gestes de componction triste, et ces paroles qui se plaignent avec des mots vides.
Il ne mange pas, se lève deux ou trois fois pendant le dîner, demande qu'on ne fasse pas attention à lui, revient comme le revenant de sa maison, comme une ombre de vieillard qui ne veut déranger personne.