Rops, qui nous a envoyé le dessin d'une fille du plus artistique style macabre[1] portant cette dédicace: A MM. Edmond et Jules de Goncourt, après MANETTE SALOMON, vient nous voir. Un étrange, intéressant et sympathique garçon. Il nous parle spirituellement de l'aveuglement des peintres à ce qui est devant leurs yeux, et qui ne voient absolument que les choses qu'on les a habitués à voir: une opposition de couleur par exemple, mais rien du moral de la chair moderne.
[Note 1: C'est le dessin gravé dans le PARIS de Victor Hugo.]
Et Rops est vraiment éloquent, en peignant la cruauté d'aspect de la femme contemporaine, son regard d'acier, et son mauvais vouloir contre l'homme, non caché, non dissimulé, mais montré ostensiblement sur toute sa personne.
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4 mars.—La princesse disait ce soir: «Je n'aime que les romans dont j'aimerais à être l'héroïne!» Le mot donne parfaitement le criterium littéraire de la femme en fait de romans.
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7 mars.—Ce matin, terreur de migraine. Nous n'en avons pas, mais l'agacement du bruit de la maison, et les ennuis de notre vie, depuis tant de jours, nous ont délabré absolument l'estomac. Du reste, nulle illusion, pas un espoir à avoir, nous le sentons d'avance. En chemin, le lecteur de nous deux, pris d'un barbouillement de cœur qui lui fait l'affreuse peur de ne pouvoir lire. Nous entrons dans un café, avalons un grog au rhum et reprenons le chemin du théâtre.
Et nous voici, avec la complète sensation de notre refus dans la salle de lecture, où les acteurs débandés se décident à se traîner, en nous demandant «si ce sera très long». Quelques-uns déclarent tout haut que si cela durait plus de trois heures, ils ne pourraient rester. Thierry est là de trois quarts, évitant de nous regarder. Il nous donne une poignée de main froide comme une corde à puits. Les attitudes des acteurs s'arrangent sur les canapés, les fauteuils, pour l'ennui et la fatigue de la lecture.
Malgré tout, nous nous sommes promis de lire la pièce condamnée d'avance, de façon à leur en enfoncer de notre mieux le souvenir. Et parfaitement froid, parfaitement maître de mes effets, aussi calme que si je lisais dans ma chambre, avec un parfait et supérieur sentiment de mépris pour ceux qui m'écoutent, je lis posément, pendant que Coquelin, dessinant des caricatures, pousse le coude de Bressant pour les lui faire regarder. Cependant les autres, Got, Régnier, Delaunay, écoutent la pièce et semblent s'y intéresser. Il y a toutefois pour ces gens qui ne connaissent la Révolution que d'après Ponsard, une certaine stupeur devant cette Révolution de vérité et d'histoire sur le vif.
Pendant le repos des actes, Thierry, qui se tient, tout le temps, la figure masquée avec la main, et qui écoute cela, comme un supplicié, échange à voix basse quelques mots avec les acteurs. Avant le troisième acte, qui aurait été le grand acte de Delaunay, il le retient longtemps contre la cheminée, comme s'il le prémunissait contre la tentation du rôle.