—Toute extravagante grandeur bâtie par l'homme et dépassant sa taille est attristante pour l'humanité. Versailles est l'exemple de cette mélancolie de toute pyramide. La nature seule peut faire grand.
* * * * *
23 juillet.—Théophile Gautier, qui est ici pour quelques jours, cause danseuses d'Opéra. Il décrit le soulier de satin blanc, qui, pour chacune d'elles, est soutenu par un petit matelassage de soie dans les endroits où la danseuse sent qu'elle pèse et appuie davantage: matelassage qui indiquerait à un expert le nom de la danseuse. Et remarquez que ce travail est toujours fait par la danseuse.
* * * * *
28 juillet.—Théo a passé une semaine avec nous ici. Du matin jusque dans les heures inspiratrices de la nuit, il nous a régalés de sa parole. Sa verve, encouragée par l'agrément du milieu et des personnes, l'épanouissement de ce fonds de courtisan du XVIe siècle qui en lui, sous la caresse de ce qu'il appelle si délicatement l'amitié voluptueuse de la princesse, s'est déboutonné en une énorme éloquence. Il a osé des choses monstrueuses, mais en les sauvant, avec ces atténuations de la voix, cette grâce légère de la langue, que possède ce gros homme, si délicat causeur. Et l'on goûtait un rare et étrange plaisir, en ce salon princier, oubliant de se scandaliser, de ces contes, de ces paradoxes, de ces récits crus de voyages, où semblait se faire entendre la double voix de Rabelais et de Diderot.
Dans la journée, à nous intimement, par les ombres du parc, le poète contait, en traînant un peu la jambe, son lamento de journaliste et de tourneur de meule, et sa muse exubérante et débordante, emprisonnée dans l'Officiel, condamnée à ne peindre que des murs, ou encore, disait-il, je ne peux pas dire qu'il y a un mot comme m…, écrit dessus.
—«Qui sait! reprenait-il, c'est peut-être le pain sur la planche qui m'a manqué, pour être un des quatre grands noms du siècle… Pourquoi n'aurais-je pas atteint Hugo? Eh bien! il y a des jours où cela mélancolifie… Mais la pâtée! Voilà trente ans que je la donne tout autour de moi. Mon père, mes sœurs, mes enfants, j'ai fait vivre tout ça… Ma fortune, ce n'est pas pour faire le piteux avec vous, vous comprenez? Mais j'ai trois louis là-haut et il y a cent quarante francs à la maison, pour qu'ils vivent… Si j'avais le malheur d'être malade quinze jours, eh bien! ça irait encore, en déménageant la maison… Mais si la maladie durait six semaines, il faudrait que j'aille à l'hospice Dubois, comme les autres.
Couchés dans le bateau de la princesse, sous le kiosque, Théo reprend: «Au fond il y a un grand mystère autour de moi… Je suis aimé, sympathique. Je plais généralement. Je n'ai pas d'ennemis. J'ai un talent qui est reconnu… Eh bien! voulez-vous me dire comment il se fait que tout ce que les autres obtiennent, moi c'est impossible!… On me dit que je ne demande pas… Ce n'est pas ça… Il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte… Tenez, n'est-ce pas, je vous parle de cela, d'une façon toute théorique… tenez comme exemple: Sacy, qu'est-ce qu'il a fait pour être du Sénat?… Et Mérimée?… J'ai bien autant de talent que lui, n'est-ce pas?… L'Académie, vous avez vu, c'est la même chose. Une place, est-ce qu'ils ont jamais songé à me donner une place… Dans leurs musées, c'est la même chose. J'ai pourtant écrit sur l'art… Pourquoi?… Est-ce que vous savez pourquoi?»
Puis il parle haschich, visions, excitations cérébrales à la mode en 1830, nous raconte qu'il a écrit MILITONA, en dix jours, grâce à des granules, pris en deux doses de cinq, le soir et le matin, et qui lui donnèrent une merveilleuse lucidité.
* * * * *