Mercredi 6 janvier.—Je dis à la princesse que j'ai vu Sainte-Beuve, que j'ai trouvé fatigué, préoccupé, triste. Elle ne répond pas, passe devant moi, et me fait signe de la suivre dans le premier salon, le promenoir de ses causeries intimes et de ses tête-à-tête confidentiels.
Et là, elle éclate: «Sainte-Beuve, je ne le verrai plus, jamais… Il s'est conduit avec moi… lui… enfin. C'est à cause de lui que je me suis brouillée avec l'Impératrice… Et tout ce qu'il a eu par moi… Dans mon dernier séjour à Compiègne, il m'a demandé trois choses, j'en ai obtenu deux de l'Empereur… Et qu'est-ce que je lui demandais… Je ne lui demandais pas de renoncer à une conviction… je lui demandais de ne pas s'engager dans un traité avec le Temps, et de la part de Rouher,… je lui ai tout offert… Il aurait été à la Liberté avec Girardin, c'était encore possible, c'était de son monde… Mais au Temps, nos ennemis personnels… où tous les jours on nous insulte!»
Elle s'arrête, puis repart: «Oh! c'est un mauvais homme… Il y a déjà six mois, j'écrivais à Flaubert: «Je crains que Sainte-Beuve, d'ici à quelque temps, ne nous joue quelque tour…» C'est lui qui a écrit à Neftzer… il y a de son ami d'Alton-Shée dans tout cela.» Et avec une parole d'amertume sifflante: «Il m'écrivait, au Jour de l'an, que tout le confortable et le bien-être qui entouraient sa maladie, il me les devait… Non, on ne se conduit pas comme ça.»
Et elle suffoque, elle étouffe, elle se bat la gorge avec le haut de sa robe brodée, qu'elle agite à deux mains, et des larmes, qu'elle dévore, lui montent dans la voix, que l'émotion étrangle par moments.
«Enfin, je ne parle pas de la princesse! mais la femme, la femme!»—et me secouant par mes revers d'habit, comme pour m'enfoncer son indignation et m'en remuer la poitrine: «Voyons Goncourt, n'est-ce pas, c'est indigne?» Et ses yeux, pleins de la colère de son cœur, me fouillaient les yeux.
Elle fait quelques pas sur le tapis, agitant derrière elle la grande traîne de sa robe de soie blanche, et revient à moi: «La femme!… J'ai été dîner chez lui… Je me suis assise sur la chaise où avait passé Mme ***… Du reste, je lui ai dit chez lui: «Mais votre maison est une maison de coquines, un mauvais lieu, et j'y suis venue pour vous…» Oh! j'ai été dure! Je lui ai dit encore: «Qu'êtes-vous? Un vieillard impotent. Vous ne pouvez pas seulement vous servir dans vos besoins… Mais quelles ambitions pouvez-vous donc avoir encore?… Tenez j'aurais voulu que vous fussiez mort, l'année dernière, vous m'auriez laissé au moins la mémoire et le souvenir d'un ami!»
«Cette scène m'a fait un mal!» ajoute-t-elle en tressaillant[1].
[Note 1: Je dois déclarer, qu'une fois la juste colère de la princesse, dépensée dans deux ou trois sorties de ce genre avec nous et d'autres amis, la princesse oublia ses griefs contre l'ancien familier de sa maison, et ne se rappela que le charme de sa causerie, de son esprit, de sa sociabilité, et redevenue tout à fait amie de sa mémoire, quand il fut mort, défendit chaleureusement cette mémoire contre tous, contre moi-même.
Ici qu'il me soit permis de dire un mot du portrait que mon frère et moi, faisons de Sainte-Beuve. Nous n'avons obéi à aucun petit et misérable sentiment dans ce portrait, ayant bien certainement plutôt à nous louer qu'à nous plaindre du critique; nous avons été tout bonnement mordus par ce désir d'analyste, de pousser à fond la psychologie d'une individualité très complexe, ainsi qu'un naturaliste, amoureux de sa science, disséquerait et redisséquerait un animal, dont l'anatomie lui semblerait avoir été incomplètement ou mal définie par ses confrères.
Oui, je le proclame avec un certain orgueil, l'amour de la vérité,—cela qui a été l'ambition et la recherche de notre journal, n'a laissé rien filtrer de nos rancunes personnelles ou de nos ressentiments de la critique, dans la portraiture des gens que nous avons peints. C'est ainsi qu'on trouvera fort bien traités, des gens qui ont été féroces pour nous, et qu'on trouvera des laudateurs, auxquels nous ne trouvions pas de talent ou dont nous avions lieu de mépriser le caractère,—littéralement exécutés.]