—O ironie! Nous avons cru acheter ici, au prix de 90 000 francs, le silence. Et dans notre mur de droite, un cheval; et dans notre mur de gauche, trois ou quatre enfants du Midi.
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—Ici, nous sommes intrigués par trois personnages. C'est un bonhomme en casquette à oreilles rabattues, assis sur un petit X, sous le pont du viaduc, par toutes les saisons et par tous les temps, et écrivant sur des morceaux de papier, qu'il déchire.
Sa compagnie ordinaire, est un homme toujours à l'air, et toujours sorti de chez lui comme l'autre, un vieillard maigre et long, à cheveux blancs en désordre et comme fouettés par des vents de malheur, cravaté d'une corde de soie noire où ne passe jamais le blanc d'un chemise, et habillé éternellement d'un paletot lie de vin et d'un pantalon chocolat, qui traîne et fait sur ses galoches ces bourrelets de plis, que Gavarni tirebouchonne au bas de ses pantalons d'inventeurs,—et une canne sous le bras, et toujours une pipe éteinte à la bouche. Il se promène dans un va-et-vient étroit, tournant autour de la porte d'Auteuil, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il gèle, qu'il neige, insensible aux intempéries, et le regard au ciel, disputant, grommelant, s'emportant dans le vide avec la voix aigre, l'espèce de claquette d'un maniaque.
Le dimanche, assis un moment, dans la salle d'attente, au milieu des gens en joie, versés par le chemin de fer, nous l'avons vu tirer de sa poche un petit livre noir, un livre de prières à l'aspect anglican, puis reprendre sa promenade de manège, coupée par deux ou trois paroles qu'il jette à l'homme à l'X toutes les fois qu'il passe devant lui.
Très souvent, ce personnage original a avec lui, un garçonnet délicat, élégant, frêle et frileux, suspendu à son bras, et se faisant traîner paresseusement, à la façon d'un pâle enfant fatigué, un garçonnet auquel il parle brusquement, et qu'il fait volter, à tout moment, sous la secousse et la tempête de son agitation nerveuse. Mais le garçonnet ne l'écoute pas, il a le regard égaré au loin, laissant aller devant lui ses deux grands beaux yeux noirs, qui ont des cils longs d'un doigt, des yeux de langueur et de maladie; et, hiver comme été, il est enveloppé d'un cache-nez, dont le tortillage autour de son cou prend l'apparence gracieuse d'un châle, et lui donne je ne sais quelle voluptueuse mollesse d'une jeune femme aux cheveux coupés.
Pourquoi prendre des renseignements sur ces gens-là? Nous aimons mieux les rêver, et même peut-être, un jour, les imaginer.
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—L'aventure avec Sainte-Beuve, depuis le commencement jusqu'à la fin, en sa bizarrerie. Après ses expectorations amères contre notre roman, son hostilité personnelle contre son héroïne, Sainte-Beuve nous a proposé décidément, par l'intermédiaire de Charles Edmond, de nous faire deux articles dans le Temps. Il nous prévenait qu'il nous demandait d'en accepter le plaisir et le déplaisir, que d'ailleurs il entendait que nous répondions, dans le journal même, à ses sévérités. Nous acceptions du premier coup la proposition de Sainte-Beuve, très touchés et reconnaissants de cette courtoisie de la réponse.
Cela bien convenu dans une visite faite au critique, nous rencontrions quelqu'un qui nous disait que Sainte-Beuve ne faisait pas les articles, et que c'était notre faute. Nous lui écrivions. Il nous répondait dans une lettre, où il remplaçait le chers amis par chers messieurs, lettre entortillée, et où il semblait dire, à mots couverts, que sa position actuelle vis-à-vis de la princesse, l'empêchait de faire les articles promis. Au premier mot de cette lettre je devinais quelque cancan d'ennemi… Allons, jusqu'à la fin, même au bord de sa tombe, Sainte-Beuve sera la Sainte-Beuve de toute sa vie, l'homme toujours mené dans sa critique par les infiniment petits, les minces considérations, les questions personnelles, la pression des opinions domestiques autour de lui[1].