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22 mai.—Chez Michelet.

Malgré les années et l'immense travail, le vieillard chenu est toujours jeune, vivace d'esprit, et encore tout jaillissant de paroles colorées, d'idées originales, de paradoxes de génie.

Nous parlons du livre de Hugo. Il professe que le roman est la construction à grand effort d'un miracle, le contraire absolu de ce que fait la science historique, la grande défaiseuse de miracles. Et à propos de cette théorie, par un de ces zigzags qui lui sont familiers, il cite Jeanne d'Arc qui n'est plus un miracle depuis qu'il a fait voir toute la faiblesse et l'insuffisance de l'armée anglaise, opposée à la concentration et au rassemblement de toutes les forces françaises.

Revenant à Hugo, il nous dit qu'il se le représente, non comme un Titan, mais comme un Vulcain, un puissant gnome, qui battrait du fer dans de grandes forges… au fond des entrailles de la terre… Hugo! avant, tout un machinateur et un amoureux de monstres. NOTRE-DAME DE PARIS avec Quasimodo… l'HOMME QUI RIT, toujours la réussite à coups de monstres… Même dans les TRAVAILLEURS DE LA MER, tout l'intérêt de son roman est le poulpe… Hugo, continue-t-il, a une force, une très grande force, fouettée, surexcitée… la force d'un homme, toujours marchant dans le vent, et prenant deux bains de mer par jour[1].

[Note 1: Voilà de la critique; de la haute critique faite par un homme qui n'est pas critique, et que n'a jamais trouvée Sainte-Beuve.]

Puis il nous parle de la difficulté de faire du roman moderne, à cause du peu de changement des milieux, et sans faire semblant d'entendre nos objections, il va à PAMÉLA, dont le grand intérêt pour lui est dans le changement des mœurs d'alors: la transformation du vieux puritanisme anglais en méthodisme, en accommodement avec les intérêts humains et la pratique de la vie, arrivé le jour, où Wesley a dit que «les Saints devaient avoir des places». «Paméla, ajoute-t-il en soulignant son mot final d'un sourire, Paméla, un type à la fois de jeune fille et de magister!»

Nous causons un peu élections. Il nous révèle une chose curieuse: c'est que le peuple ne dit pas la prochaine révolution, il dit la prochaine liquidation. En ce temps de Bourse, la menace du peuple prend à l'argot de l'argent, sa langue.

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—Tous ces jours-ci, la vie un enfer. Du côté de nos voisins de droite, jour et nuit, les piaffements d'un cheval, traversant toute notre maison et faisant comme le bruit d'un tonnerre souterrain; du côté de nos voisins de gauche, depuis sept heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, la criaillerie pénétrante, hurlante, torturante, de trois petites filles nous chassant de notre salon, de notre jardin, de tout le frais de notre maison. Malades comme nous le sommes en ce moment, gastralgiques, anémiques, insomnieux, nous succombons au supplice de notre existence.