C'est un petit palais rococo d'un germanisme falot, et qu'on appelle de ce nom antique et galant: Mon bijou. Il y a là du bric-à-brac de toutes sortes, des saxes, tous les saxes possibles, les joujoux de Frédéric et de tous les princes, le Monument de la reine, des masques et des figures de cire de tous les Borussiens, des cercueils, des petits modèles de navire, des objets et des instruments inconnus de l'Orient, un immense et abracadabrant méli-mélo de choses, la resserre de bibelots d'une monarchie baroque, un musée de Curtius mélangé d'une musée Tussaud.—Et ce Mon bijou est gardé par un custode maniaque, d'un bavardage intarissable sur chaque objet; et là, passe sa vie, en robe de fantôme, une vieille princesse allemande, qui est folle.

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10 juin.—Départ pour les eaux de Royat. Crise de foie. Toute la nuit, je passe à me tortiller en chemin de fer, comme un ver coupé.

—La table d'hôte de Royat. Un général qui s'appelle Bataille; un comte de Fitz-James, un membre du Jockey-Club, un aimable gentilhomme, un vieux grognard de l'amour; un fabricant de plumes de fer un M***, un personnage venimeux et vénéneux qui manque aux comédies de Barrière, un type curieux de la médiocratie exaspérée; une femme d'Odessa; des Grecs anémiques.

—Un chat qui se frotte contre les épines d'un rosier: il aurait fallu là le pinceau d'un Japonais.

—J'écris à la princesse. Cela me soulage de mes souffrances, comme un ouvrier qui reprendrait ses outils.

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17 juin.—Causerie après le déjeuner avec le général Bataille.

Avec l'intérêt poignant et le mouvement et la vie du récit, et avec l'émotion, comme encore présente des balles, des boulets, du canon, il nous raconte Magenta, Solférino, en un parler franc, et qui avoue l'humanité du soldat, sa susceptibilité nerveuse, dans l'atmosphère si variable et si changeante de la guerre, et qui reconnaît que les corps et les moraux les plus solides, peuvent céder au vent subit d'une panique.

Il nous conte que, dans la soirée de Magenta, son corps, qui n'avait pas donné dans la journée, fut placé dans un endroit couvert de morts et de blessés, et que ce contact de douze heures avec l'horreur des cadavres et, que toute cette nuit passée, l'arme au bras, sur le démoralisant ouvrage d'une grande bataille, fit que le matin une partie de ce corps, à la première canonnade, se laissa aller à la débandade.