11 juin.—Ce matin, il lui a été impossible de se rappeler un titre, un seul titre de ses romans, et cependant il possède encore deux facultés remarquables: la qualification pittoresque avec laquelle il caractérise un passant, l'épithète rare avec laquelle il peint un ciel.

Ce soir j'ai été douloureusement ému. Nous finissions de dîner au restaurant. Le garçon lui apporte un bol. Il s'en sert maladroitement. Sa maladresse n'avait rien de bien grave, mais l'on nous regardait, et je lui dis avec un peu d'impatience: «Mon ami, fais donc attention, nous ne pourrons plus aller nulle part.» Le voici qui se met à fondre en larmes, en s'écriant: «Ce n'est pas de ma faute, ce n'est pas de ma faute!» et sa main tremblotante et contractée cherchait ma main sur la nappe. «Ce n'est pas de ma faute! reprend-il, je sais combien je t'afflige, mais je veux souvent et je ne peux pas (textuel).» Et sa main serrait la mienne, avec un «pardonne-moi» lamentable.

Alors tous deux, nous nous sommes mis à pleurer dans nos serviettes, devant les dîneurs étonnés.

Oui, je le répète, Dieu l'aurait fait mourir, comme il fait mourir tout le monde, j'aurais peut-être eu le courage de le supporter; mais le faire mourir, en le dépouillant, petit à petit, de tout ce qui faisait en lui mon orgueil, la souffrance est au-dessus de mes forces.

* * * * *

Je n'en revenais pas, je n'en croyais pas mes yeux, mes oreilles… Aujourd'hui tombant d'Italie, inopinément, Edouard Lefebvre de Behaine est venu nous demander à déjeuner. A la vue de ce compagnon de son enfance, comme si la vie se réveillait subitement en lui, Jules s'est tout à fait transformé. Il s'est mis à causer, sa mémoire a retrouvé des noms et du passé que je croyais sombrés. Il a parlé de ses livres. Il était, avec de l'attention et du plaisir, à ce qu'on disait, et comme à tout jamais échappé à son noir lui-même… Nous l'écoutions, nous le regardions, tous les deux stupéfaits… J'ai reconduit Édouard à la voiture. En chemin, il ne put me cacher la surprise qu'il éprouvait de le trouver si bien, d'après tout ce que lui faisaient craindre les lettres de sa mère, et confiants dans cette heure de résurrection, nous avons eu dans la bouche les mots de convalescence, de guérison.

Ce n'a été qu'un bien court moment. Je l'avais laissé dans le jardin, quand je suis rentré, tout heureux, tout animé des espérances remuées entre Édouard et moi; je l'ai trouvé, son chapeau de paille sur les yeux, assis dans une immobilité effrayante, le regard fixé à terre… Je lui ai parlé, il ne m'a pas répondu… Oh! quelle tristesse! ce n'était plus la tristesse de ces jours derniers avec cette teinte d'implacabilité qui glaçait un peu ma tendresse, c'était l'immense tristesse abattue, navrée, infinie, d'une âme qui a sa passion, la tristesse de la défaillance d'un jardin des Oliviers.

Je suis resté près de lui jusqu'à la nuit, sans avoir le courage de lui parler, sans avoir le courage de le forcer à parler.

* * * * *

Dimanche 12 juin.—Ayant besoin de dévorer à l'aise mon désespoir, je l'ai abandonné, un instant, dans le jardin, et me suis promené dans les allées de la villa; mais bientôt le bruit joyeux des assiettes, le rire des enfants, la gaîté perçante des femmes, le bonheur de ces dîneurs en plein air, m'ont chassé chez moi. En rentrant, mon œil a rencontré dans le lierre, au-dessus de ma porte de jardin, le n° 13.