La bière descend les marches de l'escalier, où, sans le lui laisser voir, j'ai si souvent rattrapé, par derrière, l'équilibre de ses pas trébuchants.

Parmi les gens qui attendent dans le jardin, il y a un vieillard que je ne connais pas. Je lui fais demander son nom. Il me fait répondre qu'il est Ravaut. Ravaut c'est tout un monde de souvenirs. Ravaut est l'antique cocher de mes vieilles cousines de Villedeuil: brave homme, qui, il y a près de trente ans,—et je ne l'avais pas revu depuis ce temps,—faisait le bonheur de mon Jules, en le prenant à côté de lui sur son siège, et lui mettant les rênes de ses chevaux, entre ses petites mains.

En dépit de tout ce que mes yeux voient, de tout ce que mes sens touchent de l'affreuse réalité, l'idée de la séparation éternelle ne peut s'asseoir dans ma cervelle. L'impitoyable «Jamais» ne peut faire partie permanente de ma pensée.

Je ne sais, tout ce qui se passe autour de moi, ça a le vague des choses qu'on perçoit dans un commencement d'évanouissement, et il me semble, par moments, avoir dans les oreilles le bruissement de grandes eaux qui s'écouleraient au loin… Je vois cependant Théophile Gautier et Saint-Victor pleurer… Oh! ces chants d'église m'assassinent avec leur éternel et implacable Requiescat in pace. Eh! oui, c'est convenu, après cette vie de travail et de lutte, la paix du repos, c'est bien le moins qui lui soit dû!

Pour aller au cimetière, nous prenons le chemin qui nous a conduits si souvent chez la princesse, puis nous passons par des parties de boulevards extérieurs, où nous avons tant de fois vagué pour GERMINIE LACERTEUX et MANETTE SALOMON… Des arbres étêtés à la porte d'un cabaret, me rappellent une comparaison qui est dans un de nos livres… Puis je tombe dans une espèce de somnolence, dont je suis tiré par la secousse d'un tournant raide, le tournant du cimetière.

Je l'ai vu disparaître dans le caveau, où sont mon père, ma mère, et où il y a encore une place pour moi…

En rentrant, je me suis couché et, couvrant mes draps de ses portraits, je suis resté avec son image jusqu'à la nuit.

* * * * *

Jeudi 23 juin.—Ce matin, monté dans sa chambre, je m'assois en face du lit vide, dont je le forçais à sortir, tous les jours, par les grands froids de cet hiver, pour le mener à la douche qui devait le guérir. C'est sur ce lit, pendant ses derniers mois de souffrance, de faiblesse, de maladresse, que je l'ai souvent aidé à s'habiller et à se déshabiller… Sur la table de nuit a été laissé le volume de Bescherelle, mis sous son oreiller, pour exhausser sa triste tête de mort; les fleurs dont j'ai entouré son agonie sont séchées dans la cheminée, mêlées aux enveloppes bleues des bougies allumées sur sa bière; et sur la table de travail, au milieu de lettres et de cartes de visite de la première heure, sont jetés pêle-mêle les livres de prières de Pélagie.

FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.