Il n'a plus la notion du mois, des jours, des heures, du temps. Ce n'est plus un homme, c'est une rêverie scientifique, dont rien ne partage et ne détermine l'infinie durée. Il ne dessine plus, il ne s'occupe plus de rien, amusé seulement par quelque brochure, quelque livre ingénu de 1830, qu'il tire des fouilles de son grenier, et, au sujet duquel, il invente toutes sortes de choses amusantes.
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—Quand la nature veut faire la volonté chez un homme, elle lui donne le tempérament de la volonté: elle le fait bilieux, elle l'arme de la dent, de l'estomac, de l'appareil dévorant de la nutrition, qui ne laisse pas chômer un instant l'activité de la machine; et sur cette prédominance du système nutritif, elle bâtit au dedans de cet homme un positivisme inébranlable aux secousses d'imagination du nerveux, aux chocs de la passion du sanguin.
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—Il me semble voir dans une pharmacie homéopathique le protestantisme de la médecine.
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9 avril.—Chez Magny.
Aujourd'hui Taine parle, d'une manière très intéressante, de longues heures de sa jeunesse, passées dans une chambre où il y avait un cent de fagots, un squelette recouvert d'une lustrine, une armoire pour serrer les vêtements, un lit, deux chaises. C'était la chambre d'un ami, d'un élève en médecine, d'un interne d'hôpital d'enfants, lequel s'était voué à des recherches remontant des enfants aux familles, un homme du plus grand avenir, mort à Montpellier à vingt-cinq ans.
Là, dans cette chambre et d'autres pareilles, Taine dit que les plus hautes questions, des questions encore plus révolutionnaires que celles agitées ici, étaient discutées avec une énergie, une audace, une violence, enfin avec ce qui monte dans la tête et les idées d'une jeunesse qui ne vit pas, qui ne s'amuse pas, qui ne jouit pas. Car cette jeunesse de Taine et de sa génération n'a point eu de jeunesse, elle a grandi dans une espèce de macération, en compagnie du travail, de la science, de l'analyse, au milieu de débauches de lectures, et ne pensant qu'à s'armer pour la conquête de la société! Ainsi, n'ayant pas vécu de la vie humaine, ne s'étant point mêlée à l'homme et à la femme, et ayant cherché à tout deviner par les livres, cette génération a fait et devait faire surtout des critiques.
Au milieu de l'exposition de sa vie de travail et de privation d'amour, dans le sens élevé du mot, Taine est interrompu par Gautier qui jette: «Tout cela est une théorie du renoncement stupide… La femme, prise comme purgation physique ne vous débarrasse pas de l'aspiration idéale… Plus on se dépense, plus on acquiert… Moi, par exemple, j'ai fait faire une bifurcation à l'école du romantisme, à l'école de la pâleur et des crevés… Je n'étais pas fort du tout. J'ai écrit à Lecour de venir chez moi et je lui ai dit: «Je voudrais avoir des pectoraux comme dans les bas-reliefs et des biceps hors ligne.» Lecour m'a un peu tubé comme ça… «Ce n'est pas impossible», m'a-t-il dit… Tous les jours, je me suis mis à manger cinq livres de mouton saignant, à boire trois bouteilles de vin de Bordeaux, à travailler avec Lecour deux heures de suite… J'avais une petite maîtresse en train de mourir de la poitrine. Je l'ai renvoyée. J'ai pris une grande fille, grande comme moi. Je l'ai soumise à mon régime, bordeaux, gigot, haltères… Voilà, et j'ai amené avec un coup de poing sur une tête de Turc—et encore sur une tête de Turc neuve—j'ai amené 520… Aussandon qui a étouffé un ours à la barrière du Combat, pour défendre son chien, et qui, de là, est allé laver à la pompe ses entrailles—un gaillard, n'est-ce pas?—n'a jamais pu arriver qu'à 480.»