La maison encore sens dessus dessous du déménagement du ménage Catulle Mendès. A table, Gautier, ses deux vieilles sœurs, l'éternel Chinois, et la jolie Estelle, ayant comme voisine de table, Eponine, une chatte noire aux yeux verts qui mange à son couvert, aux côtés de sa maîtresse.

Les deux sœurs, les deux vieilles filles, qui semblent avoir oublié depuis longtemps qu'elles sont des femmes, les cheveux dépeignés, le corps perdu dans une blouse sans forme, enfin de ces créatures qu'on voit au second plan des familles; effacées et dévouées, de beaux types à étudier pour un descendant de Balzac.

Après dîner, devant le rideau de peupliers du fond du jardin, au milieu des criailleries de la récréation d'une pension de petits enfants d'à côté, tous trois, à cheval, sur le mur de la terrasse du jardin, nous causons, tout en fumant, de mille choses, du dernier livre de Hugo, duquel Gautier déclare ne pouvoir dire ni bien ni mal, cela lui paraissant n'être pas un produit humain, mais quelque chose de fabriqué par un élément: les œuvres de Polyphème. Puis il est question des dîners de Boissard, du modèle Marix, de la Présidente, de Mosselmann, son amant, qui pour un homme d'argent n'était pas si bête. C'était lui qui disait dernièrement à un architecte religieux: «Combien coûtera décidément votre église… toute finie, hostie en gueule?»

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—Une chose bizarre, c'est qu'avec la Révolution, avec la diminution de l'autorité monarchique dans toute l'Europe, avec la pesée du peuple dans les choses gouvernementales, le règne des masses enfin, jamais il n'y a eu de plus grands exemples de l'influence omnipotente, du despotisme des volontés d'un seul. Voir Napoléon III et Bismarck.

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10 juillet.—Été voir à l'Isle-Adam la belle et curieuse collection de paysages modernes du carrossier Binder.

Un homme aux favoris, à la large face, aux lèvres minces d'un fermier anglais, avec, derrière lui, pour ombre: un bouledogue. Un bourgeois râblé et enrichi, qui a essayé, assez intelligemment, de s'anoblir avec une collection, des goûts artistes, une liaison avec Jules Dupré.

Il commence à me montrer ses tableaux, à distance, sur un ton pincé, suffisant, supérieur… quand arrive Dupré, qui allume familièrement une pipe, se met à décrocher ses tableaux, et me les fait passer sous les yeux, sans me dissimuler ses admirations pour ses enfants, me disant de celui-ci: «Oh! c'est un des plus cuits!» Puis jetant des mots, des interrogations, des théories, me disant que tous ces tons sont en rapport avec l'or de son cadre, et s'interrompant pour me demander si j'ai lu Fréron… Décousu, sans ordre dans ses pensées se suivant à la diable, et soudain s'animant, et ses yeux bleus, comme vides, se remplissant d'un lumière soudaine, et criant que le gouvernement doit encourager l'art et jamais les artistes… qu'il fait tous ses tableaux si vrais, au bout de la brosse, que la nature en face est trop écrasante… qu'il n'expose plus, parce que les tableaux comme les siens, sont tués par les tableaux à sujets, les tableaux qui se racontent.

Il y a à la fois de l'apôtre, de l'ouvrier et du toqué, chez le grand paysagiste.