On prend le thé dans la salle à manger, qui, en dépit de tout son luxe et de la surcharge de son mauvais goût renaissance, en dépit des sommes ridicules qu'ont coûté ses marbres, ses boiseries, ses peintures, ses émaux, et la ciselure de ces candélabres d'argent massif venant des mines du Prussien entreteneur se trouvant là, n'est au fond qu'un riche cabinet de restaurant, un salon des Provençaux pour millionnaires.

Là dedans, une conversation de gens gênés comme dans du faux monde et qui se traîne. Gautier, malgré son imperturbabilité, ne trouve pas dans cette maison son équilibre. Turgan, que nous voyons là, pour la première fois, cherche laborieusement des effets. Saint-Victor froisse et pétrit son chapeau pour trouver des phrases. Et on sent tomber sur cette table magnifique, éclairée de l'incendie des lustres, le froid spécial aux maisons de filles jouant la femme du monde, ce froid composé d'ennui et de malaise, qui glace, dans les palais de la prostitution et les Louvres de la putinerie, le naturel et l'esprit des gens qui passent.

Et cela est d'autant plus marqué que le monsieur est un personnage allemand, muet et bellâtre, un gandin de la Borussie, dominant la fête de sa raie au milieu de la tête, et d'un sourire diplomatique, et que la femme, au milieu de son effort de grâce, a je ne sais quoi d'inquiétant d'une femme d'affaire en sa personne, avec des absorptions et des absences, où on dirait que son attention vous quitte pour aller aux deux petits cabinets de sa chambre: qui sont des coffres-forts de pierres précieuses,—et qu'on croit deviner en la terrible implacabilité de son visage de blonde, un passé qui fait peur.

* * * * *

27 mai.—Nous sommes dans une grande pièce au-dessus de l'okel de l'exposition égyptienne. Par les dentelles de bois des moucharaby, le soleil entre dans la salle et découpe des rosaces lumineuses au-dessus des boîtes de momies et des sarcophages, sur lesquels sont piqués avec une épingle des morceaux de papier, où sont inscrits, en leurs noms d'Égypte, la ligne paternelle et maternelle de ces morts et de ces mortes. Tout autour, sur des rayons de bois blanc, des têtes séchées, des crânes ficelés avec des morceaux de chiffon; des crânes de toute couleur, les uns verts de la patine du bronze, d'autres, sous le soleil, tout suintants de bitume et de naphte; d'autres noirs avec de petits morceaux carrés de feuilles d'or plaqués dessus, d'autres avec les belles pâleurs d'ivoire des vieux os et les grands creux d'ombre du vide des yeux. Et dans le tas, au milieu des fronts fuyants, un front renflé de pensée et de sagesse, noblement socratique, et à côté, une tête de femme toute décharnée, et qu'on rêve avoir été belle, coiffée de la luxuriance d'une chevelure roussie et carminée ainsi que tous les cheveux que l'on voit, et dont la grosse natte, à demi émiettée, lui aveugle les yeux.

En travers, jetée sur une table, la momie qu'on va débandeletter. Tout autour des redingotes décorées. Et l'on commence l'interminable déroulement de la toile emmaillotant le paquet raide. C'est une femme qui a vécu,—il y a deux mille quatre cents ans,—et ce redoutable et si lointain passé d'un être, dont nos regards commencent à tâtonner la forme, et dont on va violer l'infini sommeil, semble mettre, en la salle, en la curiosité historique qui est là, je ne sais quoi de religieux dans l'avidité de voir.

On déroule, on déroule toujours, toujours, toujours, sans que l'empaquetage semble diminuer, sans qu'on sente, pour ainsi dire, s'approcher du corps. Le lin paraît renaître et menace de ne jamais finir, sous les mains des aides qui le déroulent interminablement. Un moment, pour aller plus vite et pour dépêcher l'éternel dépiotage, on la pose sur ses pieds, qui cognent comme des pieds au bout de jambes de bois, et l'on voit tournoyer, pirouetter, valser épouvantablement, entre les bras hâtés des aides, ce paquet qui se tient debout: la Mort dans un ballot.

On la recouche et on déroule encore. Les mètres de toile s'entassent, montent en montagnes, couvrent la table de ce linge, au joli ton de safran rouillé, d'une toile qui n'a pas été blanchie, et des senteurs étranges se lèvent, des émanations chaudes et poivrées d'aromates et de myrrhe funéraire: les odeurs de volupté noire du lit de la mort antique.

Enfin, sous le débandelettement, commence à s'esquisser un peu de la forme humaine d'un corps. «Berthelot, Robin, voyez cela!» crie Mariette,—et d'un canif qui fouille l'aisselle, il fait sortir quelque chose qu'on se passe et qui semble une fleur qui a senti bon: un petit bouquet planté par l'Égypte sous le moite du bras de ses mortes.

Les dernières bandes sont arrachées, la toile est à son dernier bout, et voilà un morceau de chair, il est tout noir, et fait presque un étonnement, tant on s'attendait, sous ce linge si bien conservé, à trouver la vie de la mort et l'éternité du cadavre gardée. Du Camp s'est précipité avec une sorte de frénésie nerveuse au dépouillement du cou et de la tête. Tout à coup, dans le noir du bitume figé au bas du cou, reluit un peu d'or. «Un collier! crie quelqu'un. Et avec un ciseau, dans le pierreux de la chair, Du Camp fait sauter une petite plaque en or, portant une inscription écrite au calame, et découpée en forme d'épervier. Puis on détache encore un tout petit Horus et un gros scarabée vert. Mariette, qui s'est emparé de la petite plaque d'or, dit que c'est une prière de cette femme, pour la réunion de son cœur et de ses entrailles à son corps, au Jour éternel.