20 juillet.—Il y a ici une espèce de gentilhomme, qui est un prestidigitateur, un sorcier avec ses mains commandant au visible et à l'invisible, élevant l'escamotage au merveilleux, et faisant voir ce que les dix doigts de l'homme peuvent réaliser du miracle. Cet A… m'emmène ce soir chez lui, pour voir une table machinée pour ses trucs, sur ses indications. Une petite chambre, où il y a deux lits, tout encombrée de paquets vagues et couleur de misère, au milieu desquels reluisent les dorures de la table. La dedans une femme, Mme A…, me dit-il, une espèce de paysanne; deux caniches crottés, ses aides en train de fouiller le dessous du lit; et sur le marbre d'un chiffonnier, une pauvre colombe, habituée à être escamotée, immobile et qui semble de bois.

Et le gentilhomme disparaît… Je ne vois plus dans cet intérieur de bohème, dans cette chambre de faiseur de tours aux chiens savants de Stevens, que le campement d'un saltimbanque en chambre.

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Dimanche 21 juillet.—Puissant, sur lequel nous sommes tombés ici, où il fait le Programme de Vichy, nous amène Vallès, débarqué ce matin du train de plaisir, en paletot d'hiver, gesticulant de la canne, parlant haut, et avec son accent bon garçon auvergnat, ayant l'air de crier: «Vallès est dans vos murs!»

On improvise une partie de pêche. On part, la Madeleine, Burty, une chanteuse, la Gonetti, une fille toute ronde, qui a mis avec bonheur de gros souliers pour la partie de campagne. La partie ne sourit plus à Vallès, qui demande un endroit, où l'on puisse manger une grillade de porc, arrosée de vin blanc. On l'entraîne vers le Sichon… Il marche bougonnant, en demandant le frigus opacum, en jetant dans la verdure des mots du café des Variétés. Il hèle, à travers les champs, une vache: «Superbe, la vache de Fénelon!»

Cela, mêlé de paroles amères, de paradoxes sauvages, de rampements amoureux sur l'herbe vers la jupe de la diva. Puis il blasphème spirituellement et drolatiquement Hugo, et redemande de la grillade.

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22 juillet.—Ce soir Burty revient à l'hôtel s'habiller pour un bal. Il entre chez nous, se met à causer de son père, du premier Empire, allume un cigare, et pris par l'intérêt de ce qu'il raconte, par le souvenir du passé et de la famille, nous fait toucher les changements survenus dans les habitudes, les mœurs, le train de vie de la bourgeoisie marchande.

Aujourd'hui les Delisle, les Cheuvreux-Aubertot ont des châteaux, avec le luxe, la chasse, tout le tra la la de l'aristocratie. Dans le temps, dont il nous parle—et remarquez qu'il n'y a pas plus de cinquante ans, —le premier marchand de soieries qui était son père, louait, l'été, une maison de campagne de 300 francs à Groslay, et la grande distraction du dimanche pour les invités et les grands commissionnaires américains et russes, était l'achat, pour 12 francs, d'un cerisier dans la campagne, d'un cerisier que la société mangeait sur pied.

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