Eudore Soulié déclarait aujourd'hui très justement qu'il y avait deux Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve de sa chambre d'en haut, du cabinet de travail, de l'étude, de la pensée, de l'esprit; et un tout autre Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve du rez-de-chaussée, le Sainte-Beuve dans sa salle à manger, en famille, au milieu de la manchote sa maîtresse, de Marie sa cuisinière et de ses deux bonnes. Dans ce milieu bas, Sainte-Beuve devient un petit bourgeois, fermé à tous les grands côtés de sa vie d'en haut, une espèce de boutiquier en goguette, l'intellect rapetissé par les ragots, les âneries, les rabâchages imbéciles des femmes.

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5 août.—La princesse fait ordinairement, après déjeuner, des promenades où elle jette comme la dictée de ses pensées. Aujourd'hui elle crache ses amertumes à propos de l'ingratitude des artistes, au sujet de X… et de Y…, qu'elle accuse d'avoir mené toute l'intrigue, pour empêcher la première médaille d'Hébert. Elle rappelle tout ce qu'elle a fait pour eux. Et elle s'étend éloquemment sur la peine qu'elle a eue à donner le goût de l'art à l'Empereur et à l'Impératrice, à imposer la mode de la peinture et des peintres à la société, «si bien, dit-elle, qu'aujourd'hui tout le monde a son artiste… Mon avoué a son peintre: c'est Corot… Positivement.»

Puis changeant de sujet: «Moi je n'ai jamais fait mon chemin avec l'Empereur, parce que je vais tout droit… On ne m'a jamais prise dans des tripotages, jamais, jamais!… On n'a jamais pu faire de moi, de ces gens qui pleurent, et se font payer leurs dettes, tous les six mois…» Cela sort d'elle avec une indignation et une montée de sang qui lui empourprent le teint.

Puis elle nous promène dans le château, nous faisant voir sa chambre, son cabinet, tout pleins de lumière ensoleillée, et tout amusants d'un encombrement de petits meubles à ses goûts, de commodes de petites filles et d'armoires pour les gâteaux de ses chiens. Elle nous dit, heureuse de nous montrer toutes ses chambres d'amis, qu'elle n'a qu'un plaisir, c'est d'avoir du monde, c'est de vivre au milieu de gens qui lui sont sympathiques et qu'elle aime, qu'elle aurait bien pu, si elle avait voulu, faire des choses extraordinaires, des monuments, des palais de financiers, mais qu'elle aime bien mieux sa perse avec de vieux amis assis dessus.

Il faut un ou deux jours pour rentrer dans la pleine intimité de sa connaissance et retrouver la caresse de sa parole: «le cher» au lieu de «monsieur». Son amitié qui n'oublie pas, s'échauffe pourtant avec la présence des gens.

J'ai remarqué chez la princesse un goût de toilette, particulier: le goût du ton; ses robes sont toujours des robes de coloriste.

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8 août.—Nous passons chez Sainte-Beuve. Une particularité, et qui indique et signifie bien l'essence démocratique de cet homme: c'est la toilette intime de son chez lui: la robe de chambre, le pantalon, la chaussette, la pantoufle, tout le lainage peuple qui lui donne l'aspect d'un portier podagre. Après avoir passé par tant de milieux, élégants, distingués, il n'a, pu s'élever à la tenue d'un vieillard du monde, à l'enveloppe honorable de la vieillesse chez elle.

Il nous a longuement conté toute son affaire du Sénat, et toute la grosse popularité qu'elle lui avait faite. Et involontairement, pendant qu'il parlait, nous pensions comme un seul article d'une plume amère et vraie, un coup d'épingle de sincère honnête homme dégonflerait ce ballon de blague d'un martyr à trente mille francs de traitement,—un article où l'on rappellerait que, seul parmi, les lettrés, ce Sainte-Beuve a été l'écrivain qui, en 1852, pendant la terreur blanche de l'écriture littéraire, lors de notre poursuite en police correctionnelle, lors de la poursuite de Flaubert, en ce temps du silence, de la servitude universelle, a été, on peut le dire, le souteneur autorisé du régime. Et ce serait amusant de rappeler que c'est l'émargement qui a été son illumination et sa conversion à la liberté, et que son courage ne lui est venu qu'avec son traitement d'inamovible et ces palmes de sénateur, gagnées à servir avec de la mauvaise foi de prêtre, toutes les viles rancunes du 2 décembre.