Feydeau a toujours une vanité ingénue qui lui sort de tous les pores, mais tout à fait inoffensive. Il nous conte, du plus grand sérieux du monde, qu'il éprouve un certain ennui de finir son roman, tant il est attaché à ses personnages… Au milieu du développement de son ennui, un coup de sifflet dans la falaise: c'est Mme Feydeau qui arrive avec un pliant, toute charmante en sa fleur de beauté, et délicieusement coiffée d'une de ces coiffures du Directoire, qui ont l'air d'en faire une fille de Mme Tallien.
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3 septembre.—Entre nous deux, il n'y a pas d'autre froissement, d'autre choc de nervosité agacée, que ceux produits par l'angoisse souvent désespérée de la carrière littéraire et de la production du livre. Cela nous jette dans des tristesses irritées contre nous-mêmes, et qui rejaillissent quelquefois, de l'un sur l'autre, en mutuelle amertume. Cela arrive, quand le travail ne va pas, quand il y a de l'impuissance à rendre ce que l'on sent, et d'atteindre à cet idéal qui va toujours dans les lettres, en s'élevant et en se reculant de votre plume. Alors de mornes désespoirs, où dans le pessimisme momentané qui pousse les choses à l'extrême, il y a des tentations de suicide… et c'est une revue rageuse, dont on s'empoisonne l'âme, de tout ce que, tous deux, nous avons eu de dénis de justice, de mauvaises chances, d'échecs, de faillites du succès, tombant au milieu de cet état maladif qui ne nous laisse pas un jour sans la souffrance de l'un de nous ou l'inquiétude de la souffrance de l'autre.
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4 septembre.—Nous ouvrons, au déjeuner du Bras-d'Or, une lettre de la princesse: l'aîné de nous deux, est nommé chevalier de la Légion d'honneur. Comme toutes les joies, celle-ci arrive incomplète, et le décoré est très embêté… Quelque orgueil pourtant de cette décoration, qui aura cette rareté de n'avoir été ni demandée, ni sollicitée même par un mot, une allusion, mais arrachée par une amitié qui y a pensé toute seule, et des sympathies d'inconnus…
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—Il me revient, ce mot de Sainte-Beuve, que me rapportait de lui, l'autre jour, Soulié: «C'est du dîner Magny que sort mon discours du Sénat.» Et c'est vrai! Le dîner Magny aura été, en dépit de quelques empêcheurs, un des derniers cénacles de la vraie liberté de penser et de parler.
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5 septembre.—Monologue d'un bourgeois devant l'océan: «La mer est silencieuse et trop loin… Il y a vingt-cinq ans, la mer se retirait moins loin… l'espace est monotone, si on n'a pas le flot… et le flot, on ne l'a que deux heures avant et deux heures après: en tout quatre heures, c'est déjà quelque chose… Mais c'est monotone… du reste ça m'est parfaitement égal…»
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