Mardi, 17 septembre.—En flânant dans les serres de Saint-Gratien, nous pensions à tout ce que ces plantes originales pourraient apporter d'imagination créatrice à l'industrie, à la mode. Quelle source de renouvellement pour nos soieries de Lyon! Quelle révolution à faire dans l'académique des dispositions d'étoffes, dans cette abominable géométrie, de notre goût. Ici, quelle fantaisie, quel imprévu de taches et de couleurs. C'est le naturisme heureux et libre, et sans règle pédante, de l'art chinois, de l'art japonais, de ces arts calomniés comme arts fantastiques et qui n'ont besoin que de cueillir une feuille, que je vois là-bas, pour en faire, sous les doigts d'un ouvrier de Yedo, la plus ravissante des coupes.
Retour ce soir. Des voyous en gaîté au chemin de fer. Le Français dans l'ivresse n'est point bêtement heureux d'être ivre comme les autres peuples. Il faut qu'il se montre très ostensiblement ivre à tous, par la bruyance, les cris, les blagues, la crapulerie exubérante. Sa grande gaîté dévoile son esprit de vanité et d'inégalité: elle a besoin d'être écrasante pour les autres.
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18 septembre.—Rien, rien et rien, dans cette exposition de Courbet. A peine deux ciels de mer… Hors de là, chose piquante, chez ce maître du réalisme, rien de l'étude de la nature. Le corps de sa «Femme au perroquet» est aussi loin du vrai du nu, que n'importe quelle académie du XVIIIe siècle.
Puis le laid, toujours le laid, et le laid bourgeois, le laid sans son grand caractère, sans la beauté du laid.
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—L'homme de la Morgue répondait à quelqu'un lui parlant de l'émotion qu'il devait ressentir aux sinistres reconnaissances des cadavres: «Oh! on se fait à tout… il n'y a qu'une chose, c'est, quand c'est une mère… voyez-vous, le mort serait-il décomposé, pourri, serait-il du papier mâché, comme il y en a… quand c'est une mère, elle se jette dessus et l'embrasse… Il n'y a qu'elles pour cela!»
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—Nous sommes des assidus de l'Arène athlétique, de ce spectacle de la lutte, qui se répercute dans tous vos nerfs, et dont vous vous en allez avec un peu de la tristesse et de la déception des vaincus. Ce soir nous avons vu, pour la première fois, «l'homme masqué», une figure du paladin du biceps, qui nous est restée, ainsi qu'une apparition du Chevalier noir, dans le chapitre d'un roman de Walter Scott.
Cette force masquée, une force étrange, mystérieuse, différente de toutes les forces que nous avons vues à l'ouvrage, une force qui part comme un ressort et qui, en ses deux petites mains gantées de noir, pétrit un torse et des flancs, comme avec des mains d'acier. Ç'a été un spectacle étonnant et tout inattendu, que ce gros Farnèse de Bonnet, étendu, aplati par terre, rendu inerte, la puissance de sa masse brisée sous cet homme, à tête de satin noir, couché presque doucement sur lui avec la pesée légère et fantastique d'une chimère et d'un cauchemar.