Madame de Châteauroux à Champs et à Plaisance après le départ du Roi.—Lettre de la duchesse contre Maurepas.—Jalousie de la duchesse pour sa sœur madame de Flavacourt.—Départ des deux sœurs pour l'armée.—Mauvais accueil de la ville de Lille.—Lettre de la duchesse sur la capitulation d'Ypres.—Voyage du Roi et de sa maîtresse de Dunkerque à Metz.—Le Roi tombant malade le 8 août.—La chambre du Roi fermée aux princes du sang et aux grands officiers de la couronne.—Le comte de Clermont forçant la porte.—Conférence de la favorite avec le confesseur Pérusseau.—Journée du mercredi 12.—Le Roi prévenant la favorite qu'il faudra peut-être se séparer.—Le duc de Bouillon, sur l'annonce que Richelieu fait que le Roi ne veut pas donner l'ordre, se retire chez lui.—Le jeudi 13, Louis XV au milieu de la messe appelant son confesseur.—Expulsion des deux sœurs.—Le viatique seulement donné au Roi lorsque la concubine est hors les murs.—Louis XV demandant par la bouche de l'évêque de Soissons pardon du scandale de ses amours.

Madame de Châteauroux et son conseil, dans le premier moment, avaient été forcés de plier sous la manœuvre de Maurepas; et Richelieu n'avait pu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner pendant la campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission qui l'écartait de la guerre et du Roi[485].

Mais le mentor de madame de Châteauroux connaissait à fond le Roi. Il le savait «un homme d'habitude subjugué» et en quittant madame de Châteauroux, il avait assuré la favorite qu'elle n'aurait pas besoin d'une longue patience, et que la sagesse de Louis XV ne devait pas être de durée à alarmer ni ses familiers ni ses maîtresses.

Sur ces assurances, la veille du départ du Roi, la duchesse de Châteauroux allait embrasser à Paris le ministre de la guerre qui partait pour les Flandres, venait le lendemain pleurer à l'Opéra, puis se retirait avec madame de Lauraguais à Champs chez M. de la Vallière.

De là, elle se rendait à Plaisance dans la belle maison de Paris-Duverney, où, recevant du Roi courriers sur courriers, elle attendait, non sans impatience, la réalisation des promesses de Richelieu. Deux jours après le départ du Roi, les courtisans bien informés ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger pour la commodité des amours du Roi, les maisons perçant dans le Gouvernement[486]?

Le mois de mai, cependant, se passait tout entier, sans que Louis XV mandât la favorite auprès de lui, et le 3 juin, la duchesse, dans son inquiétude, écrivait à Richelieu cette lettre où déborde une si furieuse colère contre Maurepas qui fait le tourment de sa vie, et où se montrent de si vives alarmes et une telle hâte de se rapprocher du Roi.

Plaisance, le 3 juin 1744.

Brûlé cette lettre aussitôt que vous l'auré vue.

Je puis vous répondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqué du maréchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre des affaires étrangères: car le Roy na point envie de les luy donner au moins quil nait changer de façon de penser depuis quatre jours, ce que je ne croit pas. À l'égard de faquinet (Maurepas), _je pense bien comme vous et suis persuadée que je n'en viendrai à bout qu'avec des faits, mais où en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faire usage, car il mest odieux et je ne l'avouré qu'à vous, car cela leur feroit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parle plus que jamais de madame de Flavacourt l'on prétend quelle escrit au Roy, la Reine la ménage beaucoup et je sçai quelle luy a dit quelle vouloit estre sa confidente et que la poule luy a répondu quelle n'avoit nul goût pour le Roy, au contraire, mais que la peur d'estre chassé de la cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire.

Je nen ay pas soufflé le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vaut rien par lettre et qu'en arrivant je veut l'assommer de tout ce que je sçay pour luy faire avoué si il y a quelque fondement. Convenés qu'avec ce que nous scavons, lon peut bien estre inquiète: mais parlé moy tout franchement, le Roy atil lair destre occupé de moy, en parle-t-il souvent, sennuye-t-il de ne me pas voir; vous pouvés fort bien démesler tout cela. Pour moy j'en suis très contente, lon ne peut pas estre plus exact à m'écrire ni avec plus de confiance et d'amitié, mais je n'en titrerois nul conséquence: le moment où l'on vous trompe est souvent celuy où lon redouble de jambes pour mieux cacher son jeu. Faquinet quoique absent remue ciel et terre; il faut nous en défaire et je nen désespère pas, parce que je ne perd pas cette idée là de vue et qua la longue lon réussit, que lon me donne des faits et je seré bien forte; mais il faut que je soit présente car c'est tout différent. Lon dit que le maréchal de Noailles ne désire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayen en paroît avoir envie. Je ny comprend rien: en vérité, cher oncle, je nestois guère faite pour tout cecy, et de temps en temps il me prend des découragemens terrible; si je naimois pas le Roy autant que je fois, je serois bien tenté de laisser tout cela là. Je vous parle vray, je l'aime on ne peut pas davantage, mais il faut que je prenne part à tout, c'est un tourment continuelle, car réellement cela m'affecte plus que vous ne croyé. Cestoit si antipathique à mon caractère qu'il faut que je soit une grande folle pour mestre venu fourer dans tout cela. Enfin cest fait, il faut prendre patience; je suis persuadé que tout tournera selon mes désirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurer que vous naurés point d'amies qui vous aime plus tendrement. Madame de Modène[487] a pris le prétexte du logement que le Roy luy a donnée pour luy escrire un petit remerciment pour luy donner occasion de lui marquer par escrit quil auroit envie quelle vint à Lille pour pouvoir avoir une raison à donner à madame d'Orléans, ce que j'ay mandé au Roy, mais elle vouderoit que vous engageassiez lambassadeur de Naples à luy escrire pour la pressé de venir et quil luy mande que sa présence aist nécessaire pour les affaires. Arrangé tout cela comme vous voudrés, pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me rapproche. L'autre lettre que je vous escrit est pour que vous la fassies voir au Roy, veillez de près madame de Conty[488] et rendé moy compte de la réception que le Roy luy aura faite._