Il y a, dans l'éducation de la première moitié du dix-huitième siècle, un sens nettement indiqué par l'institution de la femme telle que la comprenait, telle que la pratiqua sur sa petite-fille la grand'mère de Mme Geoffrin[ [336]. Cette éducation est avant tout une éducation morale. Elle ne s'attache pas à ce qu'on est convenu d'appeler instruction: avant d'instruire, elle veut élever. Elle ne surcharge pas la jeune fille d'études, elle n'accable pas sa mémoire de leçons; elle ne vise pas à la remplir de toutes sortes de connaissances: elle a là-dessus la prudence du temps, et sa grande peur est de faire de son élève une savante. Ce qu'elle cherche à développer dans la femme qui grandit sous sa tutelle sans rigueur, c'est la femme elle-même, c'est la personnalité d'un être qui sent et qui pense par lui-même. Pensée, sentiment, voilà ce que cette éducation guide, ce qu'elle encourage, ce qu'elle fait lever et redresse dans l'âme et dans le cœur des enfants confiés à ses soins, comme une force et une conscience individuelles, sincères et libres. Elle raisonne avec les premières idées, avec l'enfance de la raison, avec la jeunesse de l'intelligence; et sans imposer à la femme les ennuis, les dégoûts et les servitudes de la science des livres, elle affermit peu à peu son esprit en le laissant jouer sur lui-même avec ses réflexions, son imagination, son ignorance même. Éducation élémentaire, sans fatigue, sans assujettissement, à laquelle la femme du temps doit plus que ses facultés, son caractère; et n'est-ce pas elle qui fonde cette indépendance d'idées et d'expressions, cette vive et profonde originalité d'âme que montreront d'un bout à l'autre du siècle toutes ces femmes qui semblent faire leur esprit avec des fautes d'orthographe, leur bon sens avec de l'expérience, leur science avec du goût?
Lorsque le zèle des éducations maternelles éclate, cet esprit, ce sens pratique disparaît de l'institution de la femme. A l'ancienne éducation qui laissait l'enfant, l'abandonnait presque à ses instincts, succède une éducation pédagogique. Un génie de maîtresse d'école se révèle dans la mère et se personnifie dans ces deux femmes qui représentent si complétement l'éducation philosophique et l'éducation romancée de la fin du dix-huitième siècle: Mme de Genlis et Mme d'Épinay. Que l'on parcoure ces livres, ces manuels modestement annoncés comme échappés au cœur d'une mère pour le bien moral, l'avancement intellectuel d'une fille; que l'on feuillette ces traités visant, sous ce voile et cette excuse de l'affection et de la sollicitude maternelles, à devenir la règle des idées des filles nées depuis 1770,—à peine si l'on trouvera une pensée, une leçon qui ne passe pas par-dessus la tête d'un enfant. Leur forme seule s'adresse à l'enfance; et c'est toujours, comme dans les Conversations d'Émilie, au nom d'abstractions métaphysiques qu'ils font appel aux sentiments d'une petite fille de cinq ans et demi. Ils lui forment l'âme, ils lui développent le cœur, comme on bâtit un système sur des principes. Et ne veulent-ils pas faire de la petite fille, non une femme, mais une réfléchissante? Pour la rendre sage, ils lui parleront, par exemple, de l'accomplissement du devoir comme d'un parfait moyen pour arriver au bonheur. Pour la rendre patiente, ils lui démontreront la nécessité d'avoir des contrariétés par des arguments tirés de la morale stoïcienne. A propos d'un singe, ils apprendront à l'enfant que ce singe est un être organisé qui vit, qui sent, qui se meut. La petite fille se réjouit-elle de mettre une robe neuve? ils lui feront honte, en trois points, de mettre son bonheur dans une robe. Ils lui donneront encore des recettes pour diriger sa conduite morale, les titres de prééminence des qualités du caractère sur la beauté, l'explication de l'homme et de l'animal raisonnable; ils iront jusqu'à lui définir l'auteur «un homme qui prend le public pour confident de ses pensées!» Éducation qui ne laisse que des mots à la mémoire de l'enfant et qui lui force la cervelle comme sa toilette lui brise la taille; c'est l'utopie de la Pédanterie formulée comme en un premier catéchisme de cette Raison qui sera à la fin de ce siècle la dernière religion de la France.
Prenons garde pourtant de nous laisser tromper par ces jolis tableaux du ménage inspirés bien plutôt par les aspirations que par les mœurs du temps. Ces grâces, ces vertus, ces beaux exemples du ménage, ce zèle de la maternité, ne doivent point nous voiler le Mariage même tel qu'il se révèle dans la généralité de sa pratique, dans l'essence de son principe. Ils ne doivent point nous faire oublier la forme d'habitude du ménage, le type de la société conjugale que montrent et qu'attestent par tant de traits, par l'exagération même et la caricature, les anecdotes, les brochures, les satires, tous les témoignages de l'histoire morale d'une époque.
Ainsi considéré, le Mariage du dix-huitième siècle ne semble plus une institution ni un sacrement, mais seulement un contrat en vue de la continuation d'un nom, de la conservation d'une famille, un contrat qui n'engage ni la constance de l'homme ni la fidélité de la femme. Il ne représente point pour la société de ce temps ce qu'il représente pour la société contemporaine. Il n'évoque point chez l'homme, chez la femme même, les émotions que donne la conscience d'un engagement du cœur. Il n'implique pas l'idée de l'amour, et c'est à peine s'il la comporte: là est son grand signe, son mal originel, et aussi son excuse.
Tout d'ailleurs dans le siècle conspire contre le Mariage. Il a contre lui les relâchements, les accommodements de la morale sociale, la liberté chaque jour plus grande des habitudes privées. La Régence passée, il fallait, au commencement du siècle, une certaine énergie, une force de volonté pour avoir un amant. Pour se voir, pour se rencontrer, il était besoin de vaincre de grands obstacles, d'imaginer des moyens, de tromper les yeux du monde: une faute demandait de l'audace pour son accomplissement. Le scandale était un risque, l'effronterie ne sauvait pas encore du déshonneur. Avec le temps, ces obligations cessent, ce reste de retenue s'oublie. La jeune femme reçoit les jeunes gens de son âge. Elle va au spectacle en petite loge seule avec des hommes. Au bal de l'Opéra, elle n'emmène que sa femme de chambre. La mode lui donne le droit de toutes ces démarches qui autrefois auraient fait noter une femme de légéreté[ [337]. Rendez-vous, occasions, toutes les facilités, elle les a sous la main: elle ne va plus à l'adultère, l'adultère vient à elle.
Le Mariage a encore contre lui les arrangements du monde, les obligations de la vie et des places du temps, ces absences du mari qui si souvent laissent l'épouse à elle-même, et l'abandonnent à sa vertu. Emplois à Versailles, gouvernements en province, garnisons, services auprès du Roi, service à l'armée, enlèvent à tout moment, dans les ménages de la noblesse, le mari à sa femme. Le mari appartient à la cour, à la guerre, avant d'appartenir au mariage. Pendant qu'il fait les campagnes, qu'il suit l'armée du Roi dans les Flandres, en Allemagne, en Italie, la femme, libre et ennuyée, reste à Paris livrée aux plaisirs du monde; ou bien elle se retire dans une terre qui, loin de la mettre à l'abri des séductions, lui apporte les tentations de la solitude et les promesses du mystère. Et l'épreuve de ces séparations exposant à tant de périls l'honneur du mari, exigeant de la femme tant de patience, de courage, de résolution dans le devoir, dure pendant presque tout le siècle. Mme d'Avaray, la sœur de Mme de Coislin, est la première qui donne, en suivant son mari dans sa garnison, un exemple d'abord fort critiqué, puis adopté par la mode, par les plus grandes dames, les plus jeunes, les plus jolies, que l'on voit suivre leurs maris aux manœuvres commandées par le maréchal de Broglie en 1778, manœuvres où la grande table est tenue par une femme, la maréchale de Beauvau[ [338].
Mais le lien conjugal dut surtout son relâchement à certaines idées propres au dix-huitième siècle, à de singuliers préjugés régnant et réglant presque absolument le train des unions. L'amour conjugal est regardé par le temps comme un ridicule et une sorte de faiblesse indigne des personnes bien nées: il semble que ce soit un bonheur roturier, bourgeois, presque avilissant, un bonheur fait pour les petites gens, un sentiment bas, en un mot, au-dessous d'un grand mariage et capable de compromettre la réputation d'un homme ou d'une femme usagés. Plus que de tout le reste, du libertinage flottant dans l'air, de la corruption ambiante, des séductions, le mariage souffrit de ces paradoxes de la mode, de ces théories du bon ton, plus effrontées, plus parées et relevées d'esprit, plus charmantes, plus effrayantes de légèreté et d'impudence à mesure que le siècle vieillit et se raffine. C'est leur esprit qui met entre la femme et le mari cette froideur de détachement, cette intimité de glace, ces façons qui ne dépassent point la politesse. L'indifférence, il ne restera bientôt que cette amabilité aux deux époux. Et l'insouciance deviendra la vertu du mari. Elle sera sa vanité même, la consolation de son bonheur, sa dignité. Elle sourira sur les lèvres des époux trompés avec une ironie si leste, des mots si dégagés, d'un tel sang-froid, et d'apparence si naturels, que ces époux auront l'air d'être le public de leur honte: ils sembleront assister passivement ou complaisamment à l'inconduite de leurs femmes. Ils joueront l'amitié pour les amants qu'elle aura, la familiarité avec les amants qu'elle aura eus: et, dans l'oubli d'eux-mêmes et de leur bien, ils iront jusqu'à la parole fameuse, la parole sublime de cynisme et de présence d'esprit qui résume, selon le temps, toute la philosophie et toutes les grâces du rôle de mari en bornant la vengeance d'un homme surprenant sa femme à cette réflexion: «Quelle imprudence, Madame! Si c'était un autre que moi[ [339]!....»
L'honneur du mari paraît alors un honneur de l'homme passé d'usage, tombé en discrédit, une tradition perdue, un sentiment effacé. «J'en étais à mon déshonneur, tranchons le mot,» dit nettement le marquis des Dialogues d'un Petit-Maître; et il expose au chevalier les seules convenances que le mari peut exiger en pareil cas. Qu'une femme «ait quelqu'un», il n'est qu'un mal pour son mari dans ces sortes d'arrangements: c'est l'éclat. Si donc tout se passe «dans l'ordre des ménagements, si la femme s'observe et ne se permet en public que les égards que ce même public l'autorise à accorder à son amant», si en un mot la chose toute vraisemblable qu'elle paraisse n'est pas démontrée, le mari est un sot de se fâcher[ [340]. Telle est la doctrine nouvelle, doctrine commode qui dispense l'homme de la jalousie, l'épouse des vertus de la maîtresse, et ne laisse plus entre eux comme devoir commun du mariage, que le devoir des égards, unique rapprochement de ces ménages où il n'y a plus d'autre retenue que le respect du public! Un jour arrive où le mari dit ou fait entendre à sa femme: «Madame, l'objet du mariage est de se rendre heureux. Nous ne le sommes pas ensemble. Or il est inutile de nous piquer d'une constance qui nous gêne. Notre fortune nous met en état de nous passer l'un de l'autre et de reprendre cette liberté dont nous nous sommes fait imprudemment un mutuel sacrifice. Vivez chez vous, je vivrai chez moi[ [341]...» Et le mari et la femme se mettent à vivre ainsi, chacun de leur côté. Ils laissent aux époux bourgeois l'ennui de se trouver tous les jours au lit, à table, en tête à tête; et hors le dîner, où encore ils sont rarement seuls, ils ne se retrouvent guère[ [342], ils se rencontrent à peine, et ils s'oublient quand ils ne se voient pas. Il n'y a plus de maris à résidence, plus de maris «cousus aux jupes de leurs femmes». On passe six mois à l'armée, on revient à Paris: Madame y est-elle? on va à la cour; vient-elle à la cour? on retourne à Paris, et l'on est presque un bon mari, lorsqu'on donne dans un an quarante jours à sa femme[ [343]. De la part de la femme, aussi bien que de la part du mari, il y a comme une vanité, comme une ostentation dans ce détachement. «Eh! bien, va-t'en...» dit une femme à son mari qui lui demandait de le tutoyer. «Je vous écris parce que je n'ai rien à faire. Je finis parce que je n'ai rien à vous dire. Sassenage, très-fâchée d'être Maugiron,» c'est toute la lettre d'une comtesse de Maugiron à son mari[ [344]. Si le mari n'est pas curieux, la femme, même lorsque par miracle elle est vertueuse, n'est pas jalouse; et elle ne s'occupe de la maîtresse de son mari, que si elle en voit percer l'influence dans la manière d'être de ce mari à son égard: que la personne lui convienne, ou cherche à lui être agréable, la femme mariée ira au besoin, s'il y a menace d'un nouvel attachement, jusqu'à donner à cette autre femme, par l'entremise d'un tiers, des conseils pour reprendre son mari[ [345].
Cette séparation dans l'union, cette réciprocité de liberté dans le ménage, cette tolérance absolue n'est pas un trait du mariage, elle en est le caractère. Il n'y a plus guère de ménage sans coadjuteur[ [346]. Un amant ne déshonore plus, le choix seul de l'amant excuse ou compromet. Là-dessus écoutez un petit livre, une espèce de conseiller moral écrit par une femme: «Le monde parle. Madame a-t-elle un amant? L'on demande quel est-il? Alors la réputation d'une femme dépend de la réponse que l'on va faire. Je vous le répète encore, dans le siècle où nous vivons, ce n'est pas tant notre attachement qui nous déshonore que l'objet.» Ce train des mœurs est accepté par toute la société. L'adultère trouve partout la complicité, partout l'impunité, partout le sourire avec lequel le mari lui pardonne. Il trouve une indulgence voilée d'ironie, jusque dans la famille où le beau-père répond aux plaintes du gendre sur les désordres de sa fille: «Vous avez raison, c'est une femme qui se conduit mal, et je vous promets de la déshériter[ [347].» Ne sommes-nous pas au temps où le monde et le mari lui-même verront sans se scandaliser M. Lambert de Thorigny s'enfermer avec Mme Portail attaquée de la petite vérole, et mourir dans la maison du premier président du Parlement[ [348]? L'on dirait que le dix-huitième siècle se conforme à cet article de loi que dans un conte du temps un Roi d'allégorie fait lire aux maris par son chancelier: «Que chacun ait une femme pour être celle d'un autre; et tout rentrera dans l'ordre, telle est la volonté de l'amour.» Et veut-on toute la morale du mariage de ce temps? la voici «On parle du bon vieux temps. Autrefois une infidélité mettoit le feu à la maison; l'on enfermoit, l'on battoit sa femme. Si l'époux usoit de la liberté qu'il s'étoit réservée, sa triste et fidèle moitié étoit obligée de dévorer son injure, et de gémir au fond de son ménage comme dans une obscure prison. Si elle imitoit son volage époux, c'étoit avec des dangers terribles. Il n'y alloit pas moins que de la vie pour son amant et pour elle. On avoit eu la sottise d'attacher l'honneur d'un homme à la vertu de son épouse; et le mari qui n'en étoit pas moins galant homme en cherchant fortune ailleurs, devenoit le ridicule objet du mépris public au premier faux pas que faisoit Madame. En honneur, je ne conçois pas comment dans ces siècles barbares on avoit le courage d'épouser. Les nœuds de l'hymen étoient une chaîne. Aujourd'hui voyez la complaisance, la liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s'aiment, à la bonne heure, ils vivent ensemble, ils sont heureux. S'ils cessent de s'aimer, ils se le disent en honnêtes gens, et se rendent l'un à l'autre la parole d'être fidèles. Ils cessent d'être amants; ils sont amis. C'est ce que j'appelle des mœurs sociales, des mœurs douces[ [349]...»