Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes toute une petite famille de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut sauver d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder de décence dans le commerce de la galanterie, de constance dans l'amour qui se livre et qui s'attache. Aux agréments spirituels, à l'indulgence native, à la bonté expansive, à l'attitude rêveuse, à des dehors et à un certain goût de sentiment, elles joignent un certain respect du monde qui leur donne une sorte de respect d'elles-mêmes. Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de l'injustice d'un public «qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs des autres, les met au rang des objets méprisables»[ [432], elles gardent une pudeur devant l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses vertus dans ces femmes entourées des plus ardentes, des plus délicates, des plus flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre elles, cette autre bergère qui inspira à Marmontel sa Bergère des Alpes, et qui, elle aussi, se mariera et deviendra la comtesse d'Hérouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la bouche du grand seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le dix-huitième siècle ait entendue? «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne puis pas vous la donner,» lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que dans la campagne elle regardait fixement une étoile[ [433].


Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes, attendrissantes ou cyniques, une figure les voile, les efface, les poétise. Leurs ombres en passant devant les yeux évoquent dans le souvenir un nom qui fait oublier leurs noms, et dès qu'on remue cette histoire des filles du passé, ces cendres du vice, cette poussière du scandale, on voit se lever doucement, comme un parfum qui sortirait d'une corruption, cette héroïne d'un immortel roman: Manon Lescaut. Gardons-nous pourtant des séductions d'un chef-d'œuvre. Démêlons la vérité, l'observation de la création, de l'invention de l'écrivain. Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être un type historique; et il faut se défendre de voir en elle une représentation complète de la prostitution galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du caractère moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute une partie de sa figure, toute une moitié de sa vie, éclairées par les bougies des tripots et des lustres des soupers, que Prévost a saisies sur le vrai, sur le vif. Qu'on la suive, depuis la cour du coche d'Arras à Amiens jusque sur la route de l'exil, elle agit, elle parle, elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis côtés de fraîcheur, les premières apparences de grisette, puis les facilités, les naïvetés d'impudeur, les faiblesses devant l'argent, les perfidies naturelles et comme ingénues. Elle descend peu à peu, elle enfonce dans le vice naturellement, sans remords; elle cède sans révolte instinctive, sans répugnance d'âme aux nécessités de la vie, aux leçons de son frère, aux offres de M. G. M. Elle va du rire aux larmes, de la délicatesse à l'infamie, gardant pour l'homme qu'elle entraîne un fond d'attachement sincère mais sensuel, et qui ne l'élève point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon qui ne veut que «du plaisir et des passe-temps», Prévost l'a peinte d'après nature, et c'est l'âme de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à la transfiguration, à l'expiation par le malheur, la torture, l'humilité, la honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la route d'Amérique, la femme dont il creuse la fosse avec cette épée qui est tout ce que son amour lui a laissé du gentilhomme, cette courtisane qui expire en se confessant à l'amour dans un dernier souffle de passion, cette Manon repentie et martyre, Prévost l'a tirée de son cœur, de son génie: le dix-huitième siècle ne l'a pas connue.

Un portrait où revit la véritable physionomie de la fille du monde nous sera donné dans un petit livre, une historiette vive, piquante, touchée finement et librement à petits coups spirituels, à la manière d'une gouache. Thémidore, qu'on pourrait appeler la vérité sur Manon Lescaut, nous montrera ces femmes aux grâces de bonne fille, relevées d'agrément, de sentiment, et seulement du caprice de la passion, les Argentine, les Rozette, «filles adorables, et qui, au libertinage près, ont les meilleures inclinations du monde.» On les voit, en robe détroussée de moire citron, avec une coiffure qui demande à être chiffonnée, passant gaiement et insouciamment leur temps dans l'air léger des plaisirs faciles, dans l'étourdissement du bruit des petites maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, délicieuse. Jeux charmants, propos lestes, esprit polissonnant à la ronde, badinages, chansons, chère exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit leurs jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne s'occupent qu'à effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; ou bien elles trichent au médiateur. Elles vont, viennent, passent, sourient, jettent un regard, un baiser, tendent la joue; et les hommes qui les aiment veulent-ils les oublier et les remplacer? ils se font donner le matin dans leur lit un carton d'estampes libres et plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces femmes donnent en passant! Retranchez parmi ces femmes quelques conversions, la conversion de Mlle Gautier, racontée par Duclos, celle de Mlle Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmélite; retranchez encore quelques rares élans de tendresse, une trace de passion semée de loin en loin, l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant mourir sur le cœur de son amant[ [434],—point de noir, à peine des larmes dans l'histoire de ces femmes que la vie traite en enfants gâtés; point de dévouement, point de sacrifices, point de catastrophes, mais seulement de petits malheurs, quelque lettre de cachet qui les enferme au couvent où elles babillent à peu près comme Ververt, et dont elles sortent en embrassant les sœurs. Le soir même de leur sortie, elles ressuscitent au monde, dans un gai souper, un verre de champagne à la main; elles recommencent à pleurer quand un amant les quitte, et à se consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles gagné quelques mille livres? elles épousent quelque marchand: elles s'attachent à leur commerce, à leur mari même. Entre leur fin et celle de Manon, il y a la distance des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la rue Saint-Honoré.

On ne voit guère que dans le roman un grand malheur ou un grand sentiment régénérer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent créées uniquement pour lui, animées seulement par lui. Leur âme ne semble pas avoir le ressentiment des misères de leur corps, des souillures de tout leur être. L'infamie de leurs amours les enveloppe sans les toucher. Elle ne paraissent sensibles qu'aux choses qui les affectent dans leurs sens, aux brutalités de la main de l'homme, aux duretés de la prison, aux rigueurs matérielles qui les atteignent. L'inconscience est en elles à la place de la conscience, les courbant sans discernement, sans dégoût et sans révolte, sous la fatalité de ce qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les mène à la Salpêtrière[ [435], il ne leur monte pas de honte au front devant les engueulements et les gestes de risée que leur jettent les commères de la Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la passivité irréfléchie, presque animale, de créatures sans personnalité, possédées par des instincts. On dirait qu'elles se savent uniquement mises au monde comme la fleur, pour sourire, embaumer et pourrir.

Le siècle lui-même n'encourageait-il pas à cette insouciance d'immoralité, à cette sereine inconscience, la débauche de la femme? L'indulgence n'était-elle point partout autour de la fille comme une complicité? Et n'y avait-il point pour elle dans les idées du temps une sorte de douceur tolérante, et presque une sympathie sociale? Il semble que le dix-huitième siècle respecte encore le sexe de la femme dans celles qui le déshonorent, et l'amour dans celles qui le vendent. Ici, nous touchons à des idées qui ne sont plus, et la difficulté est grande pour en retrouver l'accent et la mesure. L'historien marche aisément d'un fait à un autre sur le terrain des documents: les actes de l'humanité laissent, comme la vie civile de l'individu, des témoignages positifs, matériels; mais que l'historien veuille pénétrer jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente d'interroger sur les choses d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver, sur un point, l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une disposition générale des âmes, ce qui devient un préjugé après avoir été une opinion, une tendance, une idée, il n'en saisira dans l'histoire qu'un vestige, un souvenir effacé, un peu moins que ce qu'un usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que l'on sent à chaque pas fait en avant dans cette ancienne société où les mœurs, a-t-on dit si justement, remplaçaient les lois.

Pour retrouver la morale du dix-huitième siècle à l'égard des filles, il faut dépouiller notre morale moderne, faire abstraction de tout ce que le dix-neuvième siècle a apporté aux mœurs générales de pudeur au moins apparente, et se replacer dans le milieu et au point de vue d'une société galante. La conscience publique d'alors mettait bien la fille hors la loi; mais elle ne la mettait pas hors l'humanité, elle la mettait à peine hors la société. La dureté de la police, qui chaque jour du reste s'adoucit dans le siècle[ [436], la flétrissure de l'Hospice général étaient la seule dureté et la seule flétrissure auxquelles la fille était exposée: le monde n'y ajoutait ni l'injure, ni même la honte. Il ne s'associait point à la répression de la prostitution; il la tolérait sans la provoquer. Rien de plus rare dans tout le siècle qu'une parole de colère, de malédiction, d'outrage contre la femme de débauche presque toujours appelée par euphémisme fille du monde; le maréchal de Richelieu ne demandait-il pas pour elle des égards à la galanterie française, en l'appelant «plus femme qu'une autre»? Son métier ne lui imprimait point une tache originelle: le contact de l'impure ne souillait point; et le nom de la plus misérable maîtresse, souvent ramassée dans les boues de Paris, ne salissait point le grand nom du prince du sang ou du héros qui l'élevait jusqu'à lui. Une pitié presque caressante, voilà ce que rencontrait, dans toute sa vie et de tous côtés, la femme qui, aux yeux du temps, représentait le Plaisir, et à laquelle le Plaisir donnait comme une consécration. Et ce n'était pas seulement la société qui lui était douce; la religion même paraissait désarmée devant elle: un fond de miséricorde pour les Madeleines était dans le cœur du catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catholique que protestante, moins française que génevoise, n'avait point encore fait sévère aux égarements de la femme. La vertu même des plus honnêtes femmes avait pour ces malheureuses une commisération de charité et d'attendrissement. Une Manon était encore une femme pour elles; et elles laissaient tomber leur intérêt et leurs larmes sur le roman de sa vie comme sur les misères de leur sexe. Et comment le pardon de la fille ne serait-il pas partout dans ce siècle où le scandale la porte en triomphe jusqu'au trône des maîtresses de roi? Dans la majesté des fortunes de la corruption, dans le trouble que fait au fond des âmes la royauté du vice, quand une des femmes les plus pures du temps, Mme de Choiseul affirme «avoir de l'estime pour Mme de Pompadour»[ [437], quels principes restent debout, au milieu de la débauche de Versailles, pour condamner en leur nom et juger sans merci la débauche des rues?

Mais, mieux que les déductions et les mots, un tableau va nous peindre ces sentiments, ces idées du temps sur la fille, et la fille elle-même. Voyez ces centaines de couples qui descendent de l'église du Prieuré de Saint-Martin des Champs, cette file de charrettes emplies d'une grosse gaieté, ce troupeau de filles, toutes ces têtes qui rient sous les fontanges, au milieu de mille rubans et de mille faveurs jonquille: quel bruit! quels éclats! c'est un passant que d'une charrette une voix appelle par son nom; c'est un petit collet auquel toutes les voix jettent des quolibets. Point de remords, point de souci dans toutes ces créatures: qu'elles sont loin de l'attitude de rêverie et de mélancolie que l'imagination de l'abbé Prévost donne au corps vaincu et désespéré de son héroïne sur la paille de la charrette qui va au Havre! Elles défilent ainsi, précédées de leurs hommes qui portent leurs couleurs, la cocarde jonquille au chapeau; ou bien, liées à celui qu'elles ont choisi pour mari, elles s'en vont deux à deux, accouplées, le pied léger, essayant de danser, lançant des drôleries qui font rire le public et les soldats aux gardes, usant largement de la liberté qu'on laisse à la dernière récréation des condamnés. Voilà l'allure et le spectacle d'une exécution de police au dix-huitième siècle: cela, c'est le départ des filles, mariées aux voleurs, pour le Mississipi. La Police elle-même sourit en les châtiant. Il y a une dernière miséricorde dans ce carnaval qu'on leur permet, dans cette mascarade d'une noce qui les étourdit sur l'exil. Les oripeaux cachent les chaînes, les rubans empêchent de sentir les cordes. Et puis on n'est pas seule! C'est le départ de la Salpêtrière pour Cythère, parodie d'une fête galante de Watteau, dont Watteau laissera le souvenir dans son œuvre; et n'était-ce pas lui qui devait dessiner dans ce siècle l'Embarquement pour les Isles[ [438]?

VIII
LA BEAUTÉ ET LA MODE