Nous avons laissé la mode à de Troy; reprenons-la à Lancret: nous la retrouverons dans les deux belles pièces gravées d'après lui par Dupuis, le Glorieux et le Philosophe marié. La coiffure est toujours une coiffure basse sur laquelle est jeté, avec quelques fleurs, un petit bonnet de dentelle s'envolant de chaque côté et pointant sur le front. La femme porte au cou trois rangs de perles d'où pend une grosse perle, et d'où descend en rivière le collier glissant entre deux seins et faisant sur le corsage deux ou trois nœuds lâches. Le corsage s'ouvre sur un corps garni d'une échelle de rubans. Au côté gauche, la femme porte un de ces énormes bouquets, un de ces fagots de fleurs qui montent au-dessus de l'épaule. Des manchettes d'Angletere à trois rangs avancent sur ses bras, sur ses gants qui vont jusqu'aux coudes. Sa robe fermée, tombant à plis larges, solides et superbes, est chargée, ornementée, agrémentée de dessins en chenille et en plumetis relevés de gros nœuds. Parfois, elle est faite d'une de ces étoffes que montrent à Versailles les portraits de Marie Leczinska, d'un de ces brocarts de pourpre et d'or[ [486] qui mettent au corsage de la femme les rayons d'une cuirasse et sèment sur sa jupe les pivoines et les coquelicots épanouis, les soleils en feu, les grappes de raisin, comme une orfévrerie de fleurs, de fruits, de feuilles, de branchages, de torsades et de ramages, versée sur un tapis de soie. Souvent aussi sa robe est de ce joli satin gris de lin et or dont Nattier aime à habiller ses modèles et l'auteur d'Angola ses héroïnes; ou bien ce sera un brocart bleu rayé argent avec un corset de même couleur, un jupon de satin blanc à dentelle et franges d'argent, une jupe pareille à la robe avec dentelle d'Espagne et campagne d'argent: et la jupe en se relevant laissera voir un bas de soie noire avec un fil d'argent sur les côtés et le derrière, un soulier de maroquin noir avec une tresse d'argent et une boucle de diamants. Une coquetterie fastueuse; un étalage de richesse, une majesté de magnificence, un ensemble de raideur, de grandeur et de splendeur, tels sont les caractères de cette toilette parée de la femme, le grand habit de la Française du dix-huitième siècle, qui, malgré toutes les innovations de détails et d'ornementation, conserve un aspect et des lignes consacrés, se règle sur un patron d'étiquette, et garde jusqu'au dernier jour de la monarchie une forme traditionnelle, presque hiératique. Un recueil de modes va nous en donner le dessin, l'exemple et le type.
Dans l'habillement appelé proprement le grand habit à la françoise, la robe décolletée et busquée, plissée par derrière, sans aucun pli par devant, faisait paraître le corps isolé et comme au centre d'une vaste draperie représentée par la jupe. La robe, qui n'était plus la robe fermée et d'une seule pièce, s'ouvrait en triangle sur une sorte de robe de dessous, en évasant de chaque côté du triangle une large bande appelée parement, toute bouillonnée, coupée par des barrières, enjolivée de glands et de bouquets de fleurs. Le falbala, c'est-à-dire le triangle formé par la robe de dessous laissée à jour, était coupé par des barrières en croissant; un bouquet, tenu en arrêt par un gland flottant, faisait son milieu. Les manches courtes de la robe avaient des manchettes à trois rangs. Du dos, une collerette ou médicis de blonde noire s'élevait et en enveloppait la nuque. L'arrangement de la tête répondait à cette toilette imposante, théâtrale et royale tout à la fois: la femme était coiffée à la physionomie élevée, avec quatre boucles détachées, et le confident abattu devant l'oreille gauche[ [487]; elle avait des perles aux oreilles et un rang de perles mis en bandeau se balançait sur ses cheveux.
Que d'inventions pourtant dans ce cadre invariable! Que de fantaisies, que de recherches de goût, quel génie de luxe variant sans cesse cette toilette réglée et fixée, ajoutant encore à son faste! C'étaient des robes de satin blanc broché, cannelé et rayé, couvertes de rosettes lamées or et chenille; des robes lamées d'argent et semées de fleurs, ornées de bouquets de plumes lilas et argent; des robes aux guirlandes de roses brodées en nœuds de paillons roses, et pailletées d'or et d'argent; des robes au fond d'argent rayé de grosses lames d'or, rebrodé et frisé d'or avec des guirlandes d'œillets et des paillettes d'or nué; des robes de satin mosaïque, pailletées d'argent, rayées et guillochées d'or avec des guirlandes de myrte. C'étaient des robes où la mode un moment mettait en garniture la dépouille de quatre mille geais, des robes où Davaux faisait courir des broderies resplendissantes, où Pagelle, le modiste des Traits galants, jetait les blondes d'argent, les barrières de chicorée relevées et repincées avec du jasmin, les petits bouquets attachés avec des petits nœuds dans le creux des festons, et les bracelets et les pompons[ [488], et tous les prodigieux enjolivements qui faisaient monter une robe au prix de 10,500 livres, qui en faisaient payer une à Mme de Matignon 600 livres de rentes viagères à sa couturière[ [489]!—moins cher peut-être que la duchesse de Choiseul ne payait celle qu'elle se faisait faire pour le mariage de Lauzun: une robe de satin bleu, garnie en martre, couverte d'or, couverte de diamants, et dont chaque diamant brillait sur une étoile d'argent entourée d'une paillette d'or[ [490].
Cependant cette mode de parade, de magnificence, d'éclat, imposée par l'étiquette aux femmes de la cour, ne se soutient que par la tradition. Elle lutte, depuis le commencement jusqu'à la fin du siècle, contre une mode contraire qui chaque jour gagne du terrain. L'imagination de parure, le véritable goût de la femme est tourné, pendant tout ce temps qui recherche les habillements de toile peinte[ [491], vers la coquetterie du déshabillé, vers le charme du négligé. Son ambition, son rêve, son effort, est de paraître avant tout une femme à son lever. Il lui semble qu'à cela elle aura plus de profit; et elle se décide à revenir aux grâces naturelles par mille petites raisons d'une finesse si ténue et d'une rouerie si savante que Marivaux seul a pu les pénétrer et les démêler. Avec le négligé, elle sera moins belle, mais plus dangereuse. Elle sera, selon l'expression du temps, moins précieuse, mais plus touchante. Elle plaira sans secours étranger, par elle-même, ou du moins par ce qui la déguise le moins. Elle pourra dire: Me voilà telle que la nature m'a faite. Ce qu'elle laissera voir comme par négligence, par mégarde, aura le charme irritant d'une copie modeste et voilée de l'original; et le voile qu'elle gardera sera si léger, si transparent, qu'il ne sera presque pas un obstacle pour l'imagination de l'homme[ [492].
Que l'on suive en dehors de ses formes de représentation et de convention le costume féminin dans le dix-huitième siècle: ce costume tend au négligé dès les premières années du règne de Louis XV. La femme cherche la liberté, l'aisance, le piquant et le provoquant du déshabillé, qu'elle n'ose encore afficher, dans la mode intime de l'intérieur et de la chambre. Vous la trouvez chez elle dans un manteau de mousseline collant sur un corset décolleté, dans un jupon court dont les falbalas découvrent le bas de la jambe. Un désespoir couleur de rose, noué coquettement sous son menton, remonte en fanchon sur son charmant battant l'œil[ [493]. Ou bien, coiffée d'un bonnet rond du plus beau point du monde, monté avec des rubans couleur de rose, elle laisse voir, sous un manteau de lit de la plus fine étoffe, un corset garni sur le devant et sur toutes les coutures d'une dentelle frisée, mêlée d'espace en espace de touffes de soucis d'hanneton[ [494] aux couleurs des rubans de son bonnet, aux couleurs des nœuds de ses manchettes, couleur de rose comme toute sa toilette, comme les garnitures de son lit, de son couvre-pied, de ses oreillers. Car la fontange, cette mode qui commence par une jarretière nouée autour d'un bonnet, est aujourd'hui la mode de toutes choses. De la tête, où l'ont remplacée les fleurs et les diamants, elle est descendue et s'est répandue sur tout le corps et dans toute la toilette de la femme; elle enrubanne d'un bout à l'autre les habillements parés ou négligés: elle est de toute la toilette, cet ornement obligé et cet achèvement suprême que le dix-huitième siècle appelait petite oye[ [495].
Peu à peu la femme s'enhardit au négligé. Elle commence les renouvellements de son costume, avant le règne de Louis XVI, par les robes à la Tronchin, par ces robes à la Hollandoise apportées en France, selon la chronique, par la belle Mme Pater. Elle fait fête à tout ce qui découvre sa taille, à tout ce qui lui ôte l'air «d'une mouche à miel ambulante[ [496]»; et de là bientôt la vogue universelle des polonaises, des circassiennes, des caracos, des lévites et des chemises adoptés par les femmes de toutes les conditions, appropriés à chaque rang et dont le perpétuel changement vidait la bourse de tous les maris. Les caracos, pris aux bourgeoises de Nantes lors du passage du duc d'Aiguillon en 1768, arrivent les premiers. Porté d'abord très-long, puis coupé à l'ouverture des poches du jupon, le caraco, plissé dans le dos comme la robe à la française, n'est au fond que le haut de cette robe. C'est un costume de promenade que les femmes portent en tenant d'une main une haute canne d'ébène à pomme d'ivoire, en serrant de l'autre sous leur bras un petit chien au toupet relevé par une bouffette de faveur rose[ [497]. Au caraco succède la polonaise galante et leste, portée comme petite toilette du matin ou de campagne. La polonaise était une sorte de robe de dessus, agrafée sous le parfait contentement, retroussée par derrière, tantôt la queue épanouie, tantôt la croupe arrondie avec les ailes très-étendues. Généralement on la faisait en taffetas des Indes à petites raies, garnie de gaze unie, d'un volant de gaze bouillonnée, et de sabots de gaze bouillonnée aux manches. Ajoutez à cette toilette un chapeau en tambour de basque, le collier de gaze à garniture frisée, le nœud sur le devant: voilà la toilette complète. Il y avait encore la polonaise d'hiver, polonaise à poche et à coqueluchon décorée d'un grand volant et de sabots à petits bonshommes. Un petit manchon[ [498], un chapeau à la biscaïenne à trois plumes d'autruche, le cordon de montre sur le ventre, garni de bouffettes de cheveux et d'or avec des apanages en breloque, accompagnaient celle-ci. Puis venait la polonaise à sein ouvert, indiscrète et voluptueuse, laissant entrevoir la gorge à demi voilée par un fichu de gaze replié. A ces polonaises, il faut ajouter les demi-polonaises, ou polonaises à la liberté, que l'on copiait sur les bas de la robe inventés depuis longtemps par les dames de la cour, obligées par étiquette de paraître en public le matin: la demi-polonaise était simplement une jupe sur laquelle on attachait une queue de polonaise retroussée à l'ordinaire, et qui donnait à une femme l'air d'être habillée lorsqu'elle ne l'était pas. La circassienne, taillée sur la soubreveste à longues manches de la Circassie, s'écartait peu du dessin de la polonaise. On la faisait le plus généralement d'une robe de gaze à trois brandebourgs d'or, relevée par des bouquets de fleurs, ouvrant sur une jupe qui voilait une jupe de dessous de couleur différente: la couleur de cette jupe de dessous était rappelée par la pointe de la soubreveste. On ne jetait rien, ni mantelet, ni fichu, ni bouffante, sur cette toilette aérienne, faite pour les grandes chaleurs de l'été et livrant au regard le sein nu. Quelques élégantes y ajoutaient seulement un collier en or et cheveux tombant avec deux glands dans les brandebourgs. Pour la coiffure de ce costume, c'était un chapeau à la coquille ou au char de Vénus[ [499]. Après les circassiennes, les couturières retrouvaient la robe de la tribu consacrée à la garde de l'arche, la robe dont les plis balayaient le pavé du temple de Jérusalem[ [500], la lévite, simple fourreau qui enveloppait le corps en en dessinant les formes. La vicomtesse de Jaucourt essayait de la relever par une queue bizarrement tortillée; mais son invention faisait un tel attroupement au Jardin du Luxembourg que les suisses de Monsieur la priaient de sortir[ [501], et la lévite à queue de singe ne durait qu'un jour. Enfin paraissaient les chemises, cette mode qui semble être le premier essai et le commencement d'audace des modes du Directoire: les chemises à la Jésus, les chemises à la Floricourt, les chemises doublées en rose, avec lesquelles les femmes jouaient la nudité[ [502].
Le goût de la France plane et vole alors sur l'étranger, sur toute l'Europe. Toute l'Europe est à la françoise. Toute l'Europe est asservie et soumise à nos modes, tributaire de notre art, de notre commerce, de notre industrie; séduction, domination sans exemple du génie français que la Galerie des modes attribue non au caprice, mais «à l'esprit inventif des dames françoises pour tout ce qui concerne la parure et surtout à ce goût fin et délicat qui caractérise les moindres bagatelles échappées de leurs mains». Toute l'Europe a les yeux tournés vers la fameuse poupée de la rue Saint-Honoré[ [503], poupée de la dernière mode, du dernier ajustement, de la dernière invention, image changeante de la coquetterie du jour figurée de grandeur naturelle[ [504], sans cesse habillée, déshabillée, rhabillée au gré d'un caprice nouveau, né dans un souper de petites maîtresses, dans la loge d'une danseuse d'Opéra ou d'une actrice du Rempart, dans l'atelier d'une bonne faiseuse[ [505]. Répétée, multipliée, cette poupée
modèle passait les mers et les monts; elle était expédiée en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne: de la rue Saint-Honoré, elle s'élançait sur le monde et pénétrait jusqu'au sérail. Et lorsque les journaux de modes se fondent, ces journaux spéculent bien plus sur cette clientèle de l'Europe que sur le public français. Leur ambition, leur espérance est de remplacer la poupée de la rue Saint-Honoré, et leur préface annonce «que, grâce à eux, les étrangers ne seront plus obligés à faire des poupées, des mannequins toujours imparfaits et très-chers qui ne donnent tout au plus qu'une nuance de nos modes[ [506].»