Les autres jours, il recommença. Il appelait cela «dormir d'après nature».
Puis il s'en allait faire quelque protestation en faveur du pittoresque à l'instar du paysagiste Nazon: il s'armait de gros souliers contre les plantations déshonorant la forêt, et piétinait pendant deux heures les petites pousses des pins en ligne. Il passait des journées avec l'homme des vipères, le vieux aux deux bâtons et aux deux boîtes de reptiles. Il allait causer avec le vendeur d'orangine de la Cave aux Brigands. Il était familier dans les huttes de gardeurs de biches. Il jouait aux boules à l'entrée de la forêt avec des gens quelconques qui connaissaient des peintres; il sonnait du cor avec des messieurs qui mettaient le soir au bout de Barbison l'écho des entre-sols de marchands de vin au Mardi-gras.
La nuit, il se glissait, vêtu de sombre, au bout des futaies, et restait sans bouger, sans fumer, sans souffler, attendant un bramement, espérant voir un de ces fantastiques combats de cerfs qui sont la légende du pays.
Jamais il ne s'était trouvé une si douce et si pleine existence. La forêt le nourrissait de spectacles, d'émotions, de distractions. Il se fit un grand plaisir de chercher tout ce qu'on trouve là, ce que la main ramasse par terre, sous le bois, avec une joie étonnée. De la chasse aux vipères, il passa à la récolte des champignons.
Une nuit de pluie en faisait l'herbe pleine, en gonflait d'énormes aux pieds des chênes: Anatole ne revenait plus qu'avec sa vareuse nouée aux quatre coins, toute pesante et bourrée de ces girolles d'or que le pas écrase, tant elles se pressent. Il les accommodait lui-même, à l'huile, à la provençale: car il était assez cuisinier de goût et de vocation, et il n'y avait pas besoin que la table le priât beaucoup pour qu'il se fît un tablier d'une serviette et remuât dans une casserole son fameux gigot à la juive.
Le temps remis au sec, les champignons finis, Anatole revint à son étude, travailla encore un jour ou deux. Puis tout à coup, en plein Bas-Bréau, les chênes qui le regardaient virent l'incorrigible maître aux Pierrots accrocher à l'arbre qu'il avait peint un Pierrot pendu.
Anatole donna cette toile à son nouvel ami, l'aubergiste. Et ce cadeau resserra l'intimité qui le mêlait à toute la famille; car il était pour la maison un camarade. Il vivait un peu à la cuisine; il prenait part, le dimanche, aux soirées du ménage et des connaissances en blouse de la ferme, aux parties de cartes à la chandelle des petites bonnes en madras, avec des cartes grasses et des châtaignes sèches pour enjeu.
Quand l'aubergiste allait faire son marché de la semaine, le samedi, à Melun, il emmenait Anatole dans sa carriole, et lui faisait manger dans un cabinet cet extra qui est un rêve pour un estomac de Barbison: un homard. Et tous deux ne revenaient qu'à la nuit, un peu gais, fraternellement liés par le bras de l'un passé sur l'épaule de l'autre.
LXXX
—Dis donc,—fit un matin Anatole, en frappant à la porte de Coriolis,—tu ne viens pas à Mariette?… une partie que nous venons d'arrêter devant le beau temps qu'il fait… On va à pied, nous allons nous payer la Mare aux Fées, le Long Rocher, les Ventes à la Reine, l'affaire de deux jours: viens donc, hein?