Les animaux lui tenaient comme physiquement au cœur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.

Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille piaillants.

Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.»

LXXXVI

—Ah! on est dans la boutique,—dit madame Crescent en se servant du mot dont son mari appelait son atelier, et elle rentra du jardin avec Manette et Anatole.

Ils trouvèrent dans l'atelier Coriolis et Crescent qui causaient familièrement: Coriolis enchanté de trouver enfin un peintre qui parlât un peu de son art; Crescent, le sauvage, vivant à l'écart des habitants du pays, tout heureux de rencontrer un causeur intelligent qui l'entretenait de sa peinture, lui rappelait des tableaux vus à des vitrines de marchands, les analysait en homme qui les avait étudiés, flairés, sentis. De la peinture, la conversation alla au pays, au manque de confortable des auberges, singulier auprès d'une si belle forêt, à côté d'un si grand rendez-vous de promeneurs et de curieux. Coriolis expliqua à Crescent ses regrets d'avoir fait sa connaissance juste au moment de s'en aller, de retourner à Paris. Le pays lui plaisait; il aurait voulu y passer encore un mois ou deux, mais il s'y trouvait matériellement trop mal, et ne voyait pas un moyen d'y être mieux.

—Un moyen?—dit vivement madame Crescent qui trouvait Manette charmante.—Mais il y en a un… Il faut devenir nos voisins, voilà tout… Si au lieu de rester à l'auberge… La maison, tu sais Crescent, qui est là, de l'autre côté de notre mur?

—Tiens, c'est vrai,—dit Crescent.—Ils m'ont écrit… la famille anglaise qui l'habite tous les ans. Ils ne viennent pas cette année… Je suis chargé de la louer… Ainsi, si ça vous va… Il y a un petit atelier où le mari faisait de l'aquarelle d'amateur… Mais venez la voir, ce sera plus simple.

Et, se levant, il alla leur montrer la maison voisine, une petite maison gaie, construite avec de la pierraille encastrée dans du ciment rouge, aux volets, aux persiennes, peints en acajou, au toit de tuile caché dans l'ombre de deux grands bouleaux, plaisante d'aspect par la confortable rusticité d'une installation anglaise.

—Signons le papier,—dit Coriolis au bout de la visite.