Coriolis passait des heures dans l'atelier de Crescent.

Il ne pouvait s'empêcher d'envier cette facilité, le don de cet homme né peintre, et qui semblait mis au monde uniquement pour faire cela: de la peinture. Il admirait ce tempérament d'artiste plongé si profondément dans son art, toujours heureux, et réjoui en lui-même chaque jour de poser des tons fins sur la toile, sans que jamais il se glissât dans le bonheur et l'application de son opération matérielle, une idée de réputation, de gloire, d'argent, une préoccupation du public, du succès, de l'opinion. Qu'il y eût toujours des motifs, des effets de soir et de matin dans la campagne et des couleurs chez Desforges, c'était tout ce que Crescent demandait. A le voir travailler sans inquiétude, sans tâtonnement, sans fatigue, sans effort de volonté, on eût dit que le tableau lui coulait de la main. Sa production avait l'abondance et la régularité d'une fonction. Sa fécondité ressemblait au courant d'un travail ouvrier.

Et véritablement, de la vie ouvrière, de l'ouvrier, l'homme et l'atelier à première vue montraient le caractère.

L'atelier était une grange avec une planche portant à sept ou huit pieds de haut des toiles retournées, trois chevalets en bois blanc, et quelques faïences de village écornées.

L'homme était un homme trapu, à la forte tête encadrée dans une barbe rousse, avec de gros yeux bleus, des yeux voraces, comme les avait appelés un de ses amis. Il portait le pantalon de toile et les sabots du paysan.

LXXXIX

Cependant, à bien regarder Crescent, on apercevait dans l'homme inculte et rustique comme un Jean Journet des bois et des champs. Il y avait encore en lui de la figure de ce Martin, le visionnaire laboureur de la Restauration, qui avait entendu des voix et Dieu lui parler dans un pré. Sa tenue, son air, ses lourds gestes, l'espèce de bouillonnement de son front, ses silences, les sourires passant sur ses grosses lèvres, ses regards, dégageaient le vague, le pénétrant, le troublant qu'on sentirait auprès d'un paysan apôtre.

Sans instruction, sans éducation, ne lisant rien, pas même un journal, ignorant de tout et du gouvernement qu'il faisait, replié sur lui, ne se mêlant point aux autres, ne voyant personne, se dérobant aux visites, retiré, muré dans sa «barbisonnière», étranger au monde, n'ayant pas mis le pied depuis une douzaine d'années au Luxembourg, ni dans les Expositions, sourd au bruit de sa femme, Crescent était arrivé, par l'excès de la solitude et de la contemplation, à l'espèce de mysticisme auquel l'art agreste élève les âmes simples.

Une griserie d'un panthéisme inconscient lui était venue de ces études errantes qu'il faisait hors de son atelier, sans peindre, sans dessiner, plongé dans l'infini des ciels et des horizons, enfoncé du matin au soir dans l'herbe et dans le jour, s'éblouissant de la lumière, buvant des yeux l'aurore; le coucher de soleil, le crépuscule, aspirant les chaudes odeurs du blé mûr, l'acre volupté des senteurs de forêt, les grands souffles qui ébranlent la tête, le Vent, la Tempête, l'Orage.

Cette absorption, cette communion, cet embrassement des visions, des couleurs, des fantasmagories de la campagne, avaient à la longue développé dans Crescent l'espèce d'illumination d'un voyant de la nature, la religiosité inspirée d'un prêtre de la terre en sabots. Le ruminement des songeries d'un berger, l'exaltation des perceptions d'un artiste, la ténacité paysanne de la méditation, le travail surexcitant de l'isolement, l'immense enivrement sacré de la création, tout cela, mêlé en lui, lui donnait un peu de l'extatisme des anciens Solitaires. Comme chez quelques grands paysagistes à existence sauvage, à idées congestionnées, on eût dit que la séve des choses lui était montée au cerveau.