De bonne heure le jour s'en allait; l'ombre déjà guettait et rampait, tapie au bord des chemins, sous les arbres. Le soir s'amassait lentement dans le lointain effacé des fonds. Et puis un moment, comme un agonisant sourire, une dernière lueur de la maussade journée passait dans le bas du ciel et semblait y mettre la nacre d'une perle noire. Une faible sérénité d'argent se levait, dans une bande longue, sur l'horizon: alors une fausse clarté de lune passait sur la route, un poteau détachait sa tache de blancheur du sombre d'une allée, un éclair mordoré courait sur le fouillis rouillé des fougères, un oiseau perdu jetait son bonsoir dans un petit cri frileux au ciel déjà refermé. Et presque aussitôt, derrière les gros chênes, les rochers gris avaient l'air de se répandre et de couler dans un brouillard bleuâtre. Puis les ornières devant Coriolis se brouillaient et s'emmêlaient en s'éloignant.

A la pleine nuit, toutes ces sévérités de l'automne se perdant dans la grandeur du noir, devenaient redoutables et d'un mystère sinistre. Quand il avait marché sous ces voûtes, où rien ne guide que la petite fissure du ciel entre les têtes des arbres, quand il avait descendu l'Allée aux Vaches, en enfonçant dans le sable, dans le vague et l'inconnu du terrain mou, entre ces murs d'obscurité, à travers ce sommeil de l'avenue, réveillé seulement par le rire du hibou, Coriolis revenait avec un peu de cette nuit de la forêt dans la tête, rêvant, avec une certaine sensation troublée, à cette solennité terrible de l'immense silence et de la vaste immobilité.

XCVII

Au milieu des journées que Coriolis passait à paresser dans l'atelier du paysagiste, regardant par-dessus l'épaule du travailleur absorbé ce qui naissait magiquement sur sa toile,—c'était souvent un effet qu'ils avaient vu ensemble la veille,—Crescent, de temps en temps, appuyant sa palette sur sa cuisse, se retournait vers le regardeur, et, lentement, avec l'accent traînant du paysan, il disait: «J'ai toujours les brosses et la palette du tableau que je peins… Changer de palette et de brosses c'est changer d'harmonie… Ma palette, vous le voyez, c'est comme une montagne… J'ai de la peine à la porter… La brosse sèche mord comme un burin, cela devient un outil résistant.»

Il se taisait, revenait au mutisme du travail; puis, au bout d'une heure, il laissait tomber, mot par mot, comme du fond de lui-même et du creux de ses réflexions: «Il faut poser le ton sans le remuer, arriver à modeler sans remuer la couleur… chercher à avoir les veines de la palette.» Il s'arrêtait, repeignait; et après d'autres heures, l'échauffement lui venant de son travail, une espèce de luisant blanc montant à son front il recommençait à parler comme s'il se parlait à lui-même. Il disait alors: «La palette est la décomposition à l'infini du rayon solaire, l'art est sa recomposition.»

Des secrets de la pratique, des recettes raffinées de l'exécution, des superstitions du procédé, il passait avec un ton de révélation à des axiomes qui lui tombaient des lèvres, heurtés, saccadés, scandés comme des versets d'un évangile à lui. Il répétait: «Il faut faire rentrer la variété dans l'infini.»

De loin en loin, il jetait dans le silence des phrases énigmatiques, enveloppées, mystérieuses, sur le summum et la conscience de l'art. Des fragments de théories lui échappaient, qui montaient à une certaine philosophie de la peinture, allaient à l'au delà du tableau, au but moral de la conception, à la spiritualité supérieure dominant l'habileté, le talent de la main. Il parlait des vertus de caractère de la peinture, de la sincérité qu'il disait la vraie vocation pour peindre. A des bribes d'esthétique, à un fond de Montaigne, le bréviaire du paysagiste et sa seule lecture, il mêlait toutes sortes de convictions ardemment personnelles, de croyances couvées, fermentées dans le recueillement de son travail et le croupissement de sa vie. Peu à peu, s'entraînant, s'exaltant, mais parlant toujours avec de grands arrêts, de longues suspensions, des phrases coupées, des espèces de longs ruminements muets, il dogmatisait sans suite, s'élevait par de courts jaillissements de paroles à une suspecte et nuageuse formulation d'idéalité d'art; et ce qu'il disait finissait par devenir insaisissable et inquiétant, comme le commencement de l'entraînement et de l'envolée d'une cervelle vers l'absurde, l'irrationnel, le fou.

Coriolis, qui avait l'esprit carré, droit et solide, qui aimait en toutes choses la simplicité, la clarté et la logique, éprouvait une sorte de malaise à côté de ces idées, de ces paroles, de cette esthétique. Les fièvres d'imagination, les griseries de cervelle, les théories qui perdent terre lui avaient toujours inspiré une répulsion native et insurmontable, presque un premier mouvement physique d'horreur et de recul.

Il avait peur instinctivement de leur contact comme d'une approche dangereuse, de quelque chose de malsain et de contagieux qu'il craignait de laisser toucher à la santé de sa tête, à l'équilibre de sa pensée. Et il arrivait qu'au même moment où madame Crescent se refroidissait pour Manette, Coriolis sentait pour la société du paysagiste, tout en restant l'ami de l'homme et de son talent, une espèce d'involontaire éloignement.

XVCIII