Une rochée de trois bouleaux se levait sur un côté de la clairière, se détachant du massif; la lune écaillait un peu le bas de leur écorce. Anatole défit, tout auprès, le nœud de son paquet: les paupières entr'ouvertes de Vermillon laissaient voir ses yeux, ces yeux horriblement doux de singe mort qui avaient encore un regard; ses dents blanches, serrées, avançaient un peu sur son museau contracté et retiré.

Anatole s'agenouilla, tira son couteau et se mit à creuser. Et tandis qu'il travaillait, un chantonnement nègre lui vint aux lèvres, une espèce de bercement funèbre, comme si, avec le gazouillis des chansons que Saïd chantait à l'atelier, il espérait s'approcher de l'oreille de Vermillon.

Il marmottait:—Dansez, Canada! fougoum, fougoum! Vermillon mouru, moi lui faire petit trou, petit nid, petit, petit… bien gentil! Paradis là-dessous… Bienheureux, Vermillon… paradis! Dansez, Canada! Plus souffrir, Vermillon! bon petit singe s'en aller, s'envoler… dans le bleu! Asie, Afrique, Amérique, à lui! Dansez, Canada! dansez, Cocoli, Bengali, Colibri! Des Mississipi, des forêts vierges à Vermillon… boire aux rivières, boire au soleil, boire aux fruits des arbres! des noix de coco, tout plein! Dansez, Canada! Pays où il n'y a pas d'hommes… Le bon Dieu pour les singes, tous les jours, toute la vie… Vermillon courir, Vermillon avoir bien chaud dans le dos… Vermillon retrouver ses amis… Vermillon là-haut! Vermillon, amour! oiseau! étoile!… petite fleur bleue! pervenche! Psitt!… plus rien! Dansez, Canada!

Le trou était creusé: posant au fond le dos de sa main, Anatole tâta:

—Ah! mon pauvre frileux,—dit-il sérieusement et tristement, avec un son de voix dégrisé,—tu vas trouver la terre bien froide…

Et le prenant dans ses bras, il lui ferma les paupières comme à une personne. Il lui déroidit les membres, plia sa queue sous lui, le mit dans la petite fosse, ramena avec les mains la terre sur le trou. Et, quand il eut marché et piétiné dessus, il se mit, assis à la turque, à fumer une longue cigarette silencieuse.

Il était plein d'idées qui ne pensaient à rien. Cependant quelque chose de lui lui paraissait mort et fini: il y avait de sa gaminerie sous terre.

Il se leva. Il était ému et barbouillé. Il avait le cœur ivre, étourdi et remué. Il tomba sur le premier banc dans une grande allée, s'allongea tout de son long, un bras, une jambe pendants, et là s'endormit.

Au bout de quelques heures, il se réveilla. Il n'y avait plus de lune, et il pleuvait. Il se tâta: il était trempé.

Il sauta sur ses jambes, courut devant lui, jusqu'à une porte du bois, vit de la lumière à un poste de douaniers, entra là, demanda à se chauffer, envoya chercher une bouteille d'eau-de-vie, but cette bouteille-là et une autre avec les douaniers; et quand il rentra le matin, Coriolis lui demandant ce qu'il était devenu, ne put rien tirer de ses souvenirs abrutis que cette phrase:—Les gabelous, très-gentils!… très-gentils, les gabelous…