—Oh! oh!—dit Garnotelle,—je me présente… mais voilà tout… Je sais que je n'ai aucune chance… que je suis tout à fait indigne… Mon Dieu! ce sont mes camarades… On m'a un peu forcé la main… Oh! je ne serai pas nommé… Mais enfin, je l'avoue, je serais très-content, très-flatté, si tu veux, que mon nom fût sur la liste des candidats…

—Tu la fais à la modestie? C'est comme tu voudras… Farceur, va! laisse-moi donc tranquille… Tu as des chances, des chances… Tu ne te figures pas toutes tes chances, tiens!

—Eh bien! veux-tu me faire l'amabilité de me les dire? tu m'obligeras…

—Voici… D'abord, mon cher, tu n'es pas savant… Très-bon… excellent… L'Institut, ça lui va… Rien à craindre… Pas d'articles dans la Revue des Deux Mondes, pas même une brochure de cinquante centimes sur la fabrication des couleurs… Tu sais cela aussi bien que moi: un monsieur qui écrit… l'Institut, jamais! Et d'une… Comme orateur, tu ne tires pas des feux d'artifice… tu es tempéré comme métaphores… tu causes même mal… Encore très-bon, ça! Tu serais brillant dans les salons, tu ferais de l'effet, de l'esprit, du bruit, des mots, pour défendre l'Institut… Très-mauvais! Tu manquerais à la gravité de sa cause, tu compromettrais la solennité du corps… Du sérieux, du silence, voilà ce qu'il faut… et ce que tu as de naissance… Et de deux! Tu ne travailles pas dans la solitude… Encore une très-bonne note… Ça leur fait toujours peur d'un gaillard bizarre, indépendant, pas soumis… Le monde où tu vas, parfait! On n'y a jamais dit un mot contre l'Institut, c'est connu… Et puis, encore une bonne chose, ce n'est pas du monde qui tire trop l'œil… Tu l'as très-bien choisi… Voilà quelque temps que lu n'as pas trop de Presse; on ne parle pas trop de toi… une chance de plus… Ah ça! qu'est-ce qui te manque, je te demande un peu? Tout, tu as tout!… Voyons, tiens… tu ne montes pas à cheval… Très-important… Si l'on te voyait cavalcader, tu comprends… Tu n'es pas d'une élégance exagérée… Enfin, tu n'as pas un chic de gentleman… tu n'es pas même… je te dis cela entre nous… tu n'es pas même, Dieu merci pour toi, d'une propreté à effrayer,—fit Anatole en lui mettant le doigt sur des taches de son collet d'habit.—Ah! si tu n'appelles pas tout cela des chances!… Comment! tu n'as rien qui te fasse remarquer, rien dans toute ta personne qui soit voyant… tu ressembles à tout le monde, des pieds à la tête… tu es arrivé, gros malin! à n'avoir pas de personnalité du tout… et tu viens nous dire que l'Institut ne voudra pas de toi!… Mais tu es l'idéal de l'Institut: ils te rêvent!

—Tu es très-amusant,—dit Garnotelle d'un air piqué.

—Et, quand à tout cela il vient s'ajouter la protection d'un bonhomme de là, qui voit dans le charmant garçon qui se présente le mari futur de mademoiselle sa fille…

—Oh! il n'y a rien de fait,—dit vivement Garnotelle, tout étonné de ce que savait Anatole,—et je te prierai de ne pas parler d'une personne…

—Charmante!… mais pas jolie, à ce qu'on dit… Oh! je la laisse! oh! je la laisse!…—fit Anatole avec une intonation de Sainville; et il se versa le second verre d'eau-de-vie qui montait la verve de ses charges, les poussait à une sorte d'insistance et de ténacité acharnée.

—Enfin, mon cher, mes compliments. Ce ne serait que la nièce d'un membre de l'Institut que tu serais encore un veinard, et un joli! Il y a des camarades… et qui étaient forts… qui n'ont jamais pu arriver à s'approcher de l'Académie autrement que par des femmes qui connaissaient du monde de la boutique, et qui assistaient aux grandes séances… Mais toi…

Garnotelle fit un geste d'impatience.