—Tiens!—fit à la fin Coriolis,—je me sens trop vaniteux pour refuser…

—Ah! c'est bien heureux,—dit Manette.

—Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera au Moniteur… Manette peut acheter du ruban rouge… Dès demain on aura ta réponse… J'irai moi-même…

Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, et dans la petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées se laissèrent aller à une irritation d'amertume. Il pensait à cette croix que l'opinion publique lui avait donnée à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit de cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses camarades qui l'avaient obtenue à côté de lui, derrière lui; il se rappelait des nominations qui étaient presque des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au cœur un soulèvement, la révolte légitime d'un homme de talent qui a la conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale récompense à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce n'était pas une lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de lui de refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre sa vanité: il était tenté par l'éclat de refuser la croix, de se singulariser par le mépris de ce ruban si envié, si quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y eut en lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'étant pas tout rempli et tout récompensé par l'art seul, très-touché par toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, très-sensible au désir des marques et des distinctions officielles de la célébrité.

A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main de Garnotelle.

Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit à écrire une lettre où la dignité orgueilleuse de son refus se cachait sous l'humilité d'une exagération de modestie.

Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot à Manette.

CXLVI

En apprenant ce refus de la croix, Manette fut prise d'un sentiment singulier. Il lui vint un profond mépris, un mépris de femme d'affaires pour l'homme qui repoussait la chance s'offrant à lui, et qui manquait tout ce que la décoration donne à un artiste: la consécration officielle, la plus-value de la signature, l'achalandage commercial, la part aux commandes ministérielles. Dans ce refus que rien n'expliquait, n'excusait à ses yeux, et dont elle était incapable de comprendre la hauteur et la dignité, elle ne vit qu'une bêtise. Coriolis était désormais pour elle un homme jugé; il ne lui restait plus rien de ce qu'elle respectait et reconnaissait encore en lui: c'était un pur imbécile.

De ce jour, Manette devint une autre femme. Sa domination n'eut plus de caresse. Elle mit dans ses rapports avec Coriolis une sorte d'autorité, de sécheresse. Elle ne sembla plus lui demander pardon de le faire obéir: ce qu'elle voulait, elle le voulut sans même le prier de le vouloir avec elle. Elle eut avec lui des ordres brefs, sans phrases, sans explication, sans réplique, comme avec quelqu'un qui n'a pas le droit de demander plus. Elle prit, d'un air dégagé, l'assurance et le commandement d'une volonté nette et tranchante; de sa voix se dégagea un ton impératif froid, posé, coupant. Ce fut si brusque, si décisif, que Coriolis en reçut comme le coup d'une soudaine interdiction: il resta, bras cassés, accablé, assommé.