Mais Lamblin avait eu l'imprudence d'exposer au dernier Salon un tableau dont on avait parlé, et autour duquel s'était fait un de ces bruits que les professeurs n'aiment pas à entendre autour du nom d'un élève. Puis, il n'avait que vingt-deux ans, l'avenir était devant lui, il pouvait attendre. Lui donner le prix, c'était l'enlever à un honnête travailleur, consciencieux, régulier, modeste, à un concurrent de la dernière année, auquel les échecs mêmes avaient un peu promis le prix de Rome: à ces considérations se joignait un intérêt naturel pour un pauvre diable méritant, et venu de bas, qui s'était élevé par l'étude. Des recommandations puissantes de Lyonnais haut placés firent encore pencher la balance du jury: Garnotelle eut le premier prix. On écarta Lamblin, pour que le rapprochement de son nom, le souvenir de sa toile n'écrasât pas trop le couronné: il n'eut pas même une mention; et pour sauver le jugement, des articles furent envoyés aux journaux amis, où l'on appuyait sur le caractère d'élévation et de pureté de sentiment du tableau vainqueur. Mais ceci ne trompa personne: c'était un fait trop flagrant que le prix de Rome venait d'être encore une fois donné, non au talent et à la promesse de l'avenir, mais à l'application, à l'assiduité, aux bonnes mœurs du travail, au bon élève rangé et borné. Et la victoire de Garnotelle tomba dans le mépris de l'École, dans le soulèvement qu'inspire à la jeunesse une iniquité de juges et de maîtres.
Anatole était une de ces heureuses natures trop légères pour nourrir la moindre amertume. Il n'eut aucune jalousie de cette victoire qu'il avait tant rêvée. Il trouva que Garnotelle avait de la chance; ce fut tout. Et lors de la grande partie de campagne d'octobre à Saint-Germain, à cette fête des prix de Rome, où les cinquante-cinq logistes de l'année mêlés à des anciens, à des amis, courent la forêt, sur des rosses louées, avec des pantalons de clercs d'huissier remontés aux genoux et l'air d'un état-major de bizets dans une révolution, Anatole fut toujours en tête de la grotesque cavalcade. Au dîner traditionnel du pavillon Henri IV, dans la casse de toute la table et le bruit de deux pianos apportés par les prix de musique, il domina le bruit, le tapage et les deux pianos. Et quand on revint, il étourdit jusqu'à Paris, la nuit et le sommeil de la banlieue avec la chanson nouvelle, improvisée par un architecte, ce soir-là, au dessert du dîner, et populaire le lendemain:
«Gn'y en a,
Gn'y en a,
Que c'est de la fameuse canaille!…»
XVIII
Cet insuccès suffit à guérir Anatole de son ambition. Il se tourna vers d'autres idées, vers un désir plus modeste et de réalisation plus facile: il voulut avoir un atelier qui lui donnerait le chez lui de l'artiste, la possibilité de faire des portraits, de gagner de l'argent; en un mot, s'établir peintre.
Malheureusement sa mère n'était pas disposée à lui payer le luxe d'un atelier. A la fin, elle se décida à aller consulter Langibout, qui l'assura «que les belles choses pouvaient se faire dans une cave». Armée de cette réponse, elle se refusa décidément à la fantaisie d'Anatole. Cela finit par une scène vive, à la suite de laquelle Anatole remonta fièrement dans sa chambre au sixième, en déclarant qu'il ne prendrait plus ses repas à la maison, et qu'il allait vivre de son talent.
Il vécut à peu près un mois de dessins de têtes d'Espagnoles pastellées, les cheveux fleuris de fleurs de grenadier, qu'il vendait à un petit marchand de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance. Tout ce mois, il passa et repassa devant un numéro de la rue Lafayette, devant l'écriteau d'un petit atelier à louer, le seul atelier du quartier où Hillemacher n'avait pas encore fait bâtir ces huit grands ateliers qui firent plus tard de la rue un des camps de la peinture de la rive droite.
L'embarras était qu'il fallait une apparence de meubles pour entrer là-dedans; et Anatole gagnait à peine de quoi dîner tous les jours. Le plus souvent, il était nourri par un camarade de l'atelier, avec lequel il compagnonnait; un brave garçon pris par la conscription, et qu'une recommandation d'Horace Vernet avait fait mettre dans la réserve, et placer parmi les infirmiers du Val-de-Grâce, «les canonniers de la seringue.» De la caserne, il apportait à Anatole la moitié de sa ration dans son shako. Cela n'entamait en rien la fermeté de résolution d'Anatole, qui continuait à passer tous les jours par l'escalier de service devant la porte de la cuisine entr'ouverte de sa mère, sans y entrer, avec l'air de mépriser, du haut d'un estomac plein, l'odeur du déjeuner.