A dix heures, il réveilla le dormeur qui s'habilla et se mit à découvrir, avec toutes sortes de précautions, la pierre sur laquelle on ne voyait que l'indication d'un arc de triomphe, de ce caractère alhambresque qui est le style spécial de la pâtisserie: là-dessous devait être représentée la réception du duc d'Orléans par la garde nationale de Saint-Omer, avec les portraits exacts de tous les gardes nationaux, exécutés d'après de mauvais daguerréotypes contenus dans la malle de leur compatriote.

—Hein? nous allons nous y mettre?—fit l'homme après avoir donné à Anatole toutes les explications du sujet.

—Nous y mettre? Mais je n'ai pas l'habitude de travailler la nuit.

—Tiens?… Ah! bien, très-bien… Vous coucherez dans le lit, la nuit… moi le jour… Nous nous relayerons.

Au bout de douze jours de ce singulier travail, la pierre était finie. L'artiste-amateur de Saint-Omer repartit pour son pays, laissant à Anatole cent vingt-cinq francs, l'estomac refait et réélargi, et le souvenir d'un original très brave homme qui n'avait trouvé que ce bizarre moyen pour obtenir vite d'un collaborateur ce qu'il voulait, comme il le voulait.

La malle du Saint-Omérois n'était pas au bout de la rue, qu'Anatole sautait rue Lafayette; il retenait le petit atelier. De là il courait chez un brocanteur qui, pour soixante-dix francs, lui vendait un chiffonnier et quatre fauteuils en velours d'Utrecht. A ce superflu, Anatole ajoutait le lit et la table de sa chambre. C'était de quoi répondre d'un terme pour un loyer de cent soixante francs. Et il entrait dans son premier atelier avec cinquante francs d'avance, de quoi vivre tout un mois, trente jours à n'avoir pas besoin de la Providence.

XIX

Atelier de misère et de jeunesse, vrai grenier d'espérance, que cet atelier de la rue Lafayette, cette mansarde de travail avec sa bonne odeur de tabac et de paresse! La clef était sur la porte, entrait qui voulait. Un éventail de pipes à un sou dans un plat de faïence de Rouen, accompagné, les jours d'argent, d'un cornet de caporal, attendait les visiteurs, qui trouvaient toujours pour s'asseoir une place quelconque, un bras de fauteuil, une couverture par terre, un coin sur le lit transformé en divan, et où, en se tassant, on tenait une demi-douzaine. Là venaient et revenaient toutes sortes d'amis, d'hôtes d'une heure ou d'une nuit, les vagues connaissances intimes de l'artiste, des gens qu'Anatole tutoyait sans savoir leur nom, tous les passants que ce seul mot d'atelier attire comme l'annonce d'un lieu pittoresque, comique et cynique: c'étaient des camarades de chez Langibout qui, ce jour-là, avaient pris la rue Lafayette pour aller au Louvre, quelque garçon sans atelier venant exécuter chez Anatole un esgargot pour un marchand de vin, un camarade de collége chatouillé par l'idée de voir un modèle de femme, un garçon plongé dans une étude d'avoué et en course dans le quartier, montant jeter ses dossiers dans le creux d'un plâtre de Psyché, ou bien encore quelque surnuméraire évadé de son ministère sur le coup de deux heures avec l'envie de flâner. On y voyait encore de jeunes architectes, des élèves de l'École centrale, des débutants de tout métier, des stagiaires de tout art, rencontrés, raccolés par Anatole ici et là, dans le voisinage, au café, n'importe où: Anatole n'y regardait pas. Il prenait toutes les connaissances qui lui venaient, et rien ne lui semblait plus naturel que d'offrir la moitié de son domicile à un monsieur qui, dans la rue, avait allumé sa cigarette avec la sienne. Cette extrême facilité dans les relations ne tardait pas à lui amener un camarade de lit permanent, sans qu'il sût trop d'où lui venait ce camarade. Il s'appelait M. Alexandre, et il était engagé au Cirque. Son emploi ordinaire était de jouer «le malheureux» général Mélas. C'eût été, du reste, un acteur assez ordinaire sans ses pieds; mais par là, il sortait de la ligne: on avait retourné tous les magasins du Cirque, sans pouvoir trouver de chaussure où il pût entrer.

Ainsi animé et hanté, l'atelier d'Anatole était encore visité, généralement sur le tard et vers les heures où commencent les exigences de l'estomac, par quelques femmes sans profession, qui faisaient le tour des hommes qui étaient là, et cherchaient si l'un d'eux avait l'idée de ne pas dîner seul. Le plus souvent, à six heures, elles se rabattaient sur une cotisation qui permettait de faire remonter du café d'à côté des absinthes et des anisettes panachées.

Le mouvement, le tapage ne cessaient pas dans la petite pièce. Il s'en échappait des gaîtés, des rires, des refrains de chansons, des lambeaux d'opéra, des hurlements de doctrines artistiques. L'honnête maison croyait avoir sur sa tête un cabanon plein de fous. Puis venaient des jeux qui faisaient trembler le parquet sur la tête des locataires du dessous: deux pauvres diables de dramaturges, malheureux comme des gens qu'on aurait enfermés sous une cage de singes pour trouver des situations. L'atelier piétinait, se poussait, dansait, se battait, faisait la roue. Il y avait des pantalonnades enragées, des chocs, des chutes, des tombées de corps qu'on eût dit s'assommer en tombant, des luttes à main plate, des bondissements d'acrobate, des tours de force. A tout moment éclatait cet athlétisme auquel invite la vue des statues et l'étude du nu, cette gymnastique folle, enragée, avec laquelle l'atelier continue les récréations du collége, prolonge les batailles, les jeux, les activités et les élasticités de l'enfance chez les artistes à barbe.