»Je t'écrivais donc sur ma malle lorsque, crac! ma bougie s'éteint. Je la tâte: froide comme un mort! Je cherche des allumettes: pas une. J'ouvre ma porte: pas de lumière. Je me risque dans de grands diables d'escaliers et des corridors qui n'en finissent pas. La peur me prend de me casser le cou, je retrouve ma chambre et mon lit à tâtons. Je prends mon meuble de nuit sous mon lit: c'est un arrosoir! Enfin je me couche, je vais fermer l'œil… voilà de la lumière qui se met à serpenter par terre entre les jointures des carreaux, et il part sous mon lit quelque chose comme une mine qui saute! Au même instant la porte s'ouvre, et on me jette dans ma chambre une avalanche de meubles.
»Une farce que tout cela, tu comprends; une farce depuis le commencement jusqu'à la fin! Les soi-disant statues de Michel-Ange, à Ponte Molle, sont de n'importe qui. Le Saint-Pierre qu'on m'a montré, c'est l'église San-Carlo. Férussac ne songe pas plus que moi à aller à Charenton. Il y a deux bonnes lampes dans la salle à manger, et des nappes. Les cheveux blancs de Grimel étaient faits avec de la farine. Filassier, l'honnête garçon, n'est entretenu que par l'École de Rome. Les fiévreux étaient de faux fiévreux. Le vrai salon a bien des aquarelles de carnaval. La dispute à table était en imitation. Ma chambre n'était pas ma chambre. Le meuble de dessous mon lit était percé, et ma bougie était un bout de bougie sur un navet ratissé! Voilà! Ah! les scélérats! les ai-je assez amusés! Car on vous donne, pour ces occasions, une chambre sans volets, sans rideaux, et où on peut vous voir du balcon de la Loggia. Et ils m'ont vu! je leur ai donné la comédie de l'homme qui rentre désespéré dans sa chambre, ferme la porte, regarde, fait deux ou trois tours, met la main dans son gousset pour y trouver un équilibre dans son malheur, tire lentement une manche de sa redingote, cherche un meuble où la poser, et finit par s'asseoir sur sa malle comme un condamné à cinq ans de Rome! Ils m'ont vu ouvrir ma malle, en tirer un pot de pommade, et me frotter le nez pour le coup de soleil qu'on attrape ordinairement dans le voyage, avec le geste imbécile qu'on a à se frotter le nez quand on n'a pas de glace! Ils m'ont vu, me graissant bêtement d'une main, tenir et retourner de l'autre, avec agitation, une lettre! Car, je n'avais pas osé tout te dire. J'avais eu la naïveté de leur parler en chemin d'une Italienne très-gentille que j'avais rencontrée dans le nord de l'Italie, et qui m'avait dit qu'elle allait à Rome; et j'avais trouvé en arrivant à l'Académie une lettre, une lettre à cachet, à devise, une lettre sentant la femme: mais le diable, c'est que ce gueux de poulet était en italien, en un polisson d'italien de cuisine qui me faisait venir l'eau à la bouche, et où j'accrochais un mot par-ci par-là sans pouvoir saisir une phrase… Oh! non, moi, en pan de chemise, avec la caricature de mon ombre au mur, piochant ma lettre, en m'approchant toujours plus près de la bougie, et en m'enduisant plus fiévreusement le nez… ça devait être trop drôle!
»Le lendemain, ils n'ont pas manqué de me présenter à la dame de la garde-robe de l'École, comme à la femme de M. Schnetz, et j'ai été très-flatté qu'elle me parlât de mon concours!
»Oui, c'est moi, mon cher, qui ai été attrapé comme ça! Ça doit te donner une assez jolie idée de la manière dont on vous met dedans. Vrai, c'est très-bien fait, cette scie en crescendo. Ça monte, ça monte; ça vous pince tout à fait à la fin, et ça pince tout le monde. Et puis, tu comprends, on arrive; il y a le voyage qui vous a remué, la fatigue, l'éreintement. On a l'émotion de l'arrivée, de tout ce qu'on va voir, de Rome. On ne sait pas, on se sent loin. Il y a de l'inconnu dans l'air, un tas de choses qui vous font bête. Bref, ça arrive aux plus forts: en est prêt à tout avaler.
»Je te dirai qu'il y a ici un Beau auquel on sent qu'on ne peut atteindre tout de suite et qui vous écrase. C'est l'impression générale, à ce qu'on me dit, ce qui me console un peu. Il me semble que je n'ai pas encore les yeux ouverts. Je suis dans le demi-jour de la première année. Il paraît qu'ici on est illuminé subitement. Un beau jour on voit. Grimel m'a expliqué cela: il arrive un moment ou tout d'un coup ce qu'on a partout sous les yeux vous est révélé. A lui, ça est arrivé du balcon de la Loggia. En regardant de là toute la vieille Rome, la colonne Antonine, la colonne Trajane, les murs de Rome, la campagne, les monts de la Sabine, le bord de la mer à l'horizon, il a vu, il a compris, il a senti: tout s'est éclairé pour lui.
»En attendant, je travaille dur.
»Qu'est-ce qu'on devient à Paris?
»Ton bon camarade,
»Garnotelle.»