Dans ce grand corps, il y avait un fond de tempérament féminin, une nature de paresse, de volupté, portée à une vie sans travail et de jouissances sensuelles, une vocation de goûts qui, si elle n'eût pas été contrariée par une grande aptitude picturale, se fût laissée couler à une de ces carrières d'observation, de mondanité, de plaisir, à un de ces postes de salon et de diplomatie parisienne que les ministres savaient créer, sous Louis-Philippe, pour tel séduisant créole. Même à l'heure présente, engagé comme il l'était dans la lutte de ses ambitions, dans le travail de cet art qui remplissait sa vie, tout soutenu qu'il se sentait par la conscience d'un vrai talent, il lui fallait de grands efforts pour toujours vouloir. La continuité lui manquait dans le courage et le labeur de la production. Il éprouvait à tout moment des défaillances, des fatigues, des découragements. Des journées venaient où l'homme des colonies reparaissait dans le piocheur parisien, des journées qu'il usait, étourdissait, perdait à faire de la fumée et à boire des douzaines de tasses de café. Dans la dure et longue violence qu'il venait d'imposer à ses goûts en Orient, il avait eu, pour se soutenir, l'enchantement du pays, le bonheur enivrant du climat, et aussi le far-niente bienheureux d'une contemplation plus occupée encore à regarder des visions qu'à peindre des tableaux. Travailleur, son tempérament faisait de lui un travailleur sans suite, par boutades, par fougues, ayant besoin de se monter, de s'entraîner, de se lier au travail par la force maîtresse d'une habitude; perdu, sans cela, tombant, de l'œuvre désertée, dans des inactions désespérées d'un mois.
XXXIX
Coriolis était revenu d'Asie Mineure avec un talent dont l'originalité, alors toute neuve, faisait sensation parmi le petit cercle d'amis qui fréquentaient l'atelier de la rue de Vaugirard.
Il rapportait un Orient tout différent de celui que Decamps avait montré aux yeux de Paris, un Orient de lumière aux ombres blondes, tout pétillant de couleurs tendres. Aux objections de première surprise et d'étonnement, il se contentait de répondre:—Si, c'est bien cela; et souriait des yeux à ce que sa toile lui faisait revoir. Il n'ajoutait rien de plus. Parfois pourtant, quand on le poussait:—Voyez-vous—se mettait-il à dire—cela, je le sais… et je suis sûr que je le sais… Je suis une mémoire… Je ne suis peut-être pas autre chose, mais j'ai cela du peintre: la mémoire… Je puis poser sur la toile le ton juste, rigoureux, qu'a tel mur là-bas dans telle saison… Tenez! ce blanc qui est là dans ce coin de l'atelier, eh bien! je vais vous étonner: c'est précisément la valeur du ton de l'ombre à Magnésie, au mois de juillet… C'est mathématique, voyez-vous… absolu comme deux et deux font quatre…—Une seule fois, un jour où la discussion s'était animée, et où, dans l'entraînement des paroles, l'éloge du talent de Decamps avait fini par être, dans la bouche de Chassagnol, la condamnation de l'Orient de Coriolis, Coriolis assis à la turque sur le divan, le doigt, dans un quartier de sa pantoufle qu'il tourmentait, laissa tomber une à une ses idées sur un grand rival, ainsi:
—Decamps!… Decamps n'est pas un naïf… Il n'est pas arrivé tout neuf devant la lumière orientale… Il n'a pas appris le soleil, là… Il n'est pas tombé en Orient avec son éducation de peintre à faire, avec des yeux tout à fait à lui… Il était formé, il savait… Il a vu avec un parti pris. Il a emporté avec lui des souvenirs, des habitudes, des procédés… Il s'était trop rendu compte comment les anciens peintres font la lumière dans les tableaux… Il avait trop vécu avec les Vénitiens, l'école anglaise, Rembrandt… Il a toujours voulu faire le coup de soleil du Rembrandt du Salon carré… Enfin, pour moi, quand il a été là, il ne s'est pas assez livré, oublié, abandonné… Il n'a pas assez voulu voir comment la lumière qu'il avait devant les yeux se faisait, et alors, pour avoir sa lumière plus vive, il a forcé, exagéré ses ombres… Des coups de pistolet, ses tableaux… Pas de sincérité: il n'a pas eu l'émotion de la nature… Toujours trop de lui dans ce qu'il faisait… Il n'a jamais su, tenez, comme Rousseau, être un refléteur en restant personnel… Puis, Decamps, il a fait très-peu de chose en pleine lumière… Dans ses tableaux, il n'y a jamais de lumière diffuse… Il ne connaît pas ça, les bains de jour, les pleins soleils aveuglant, mangeant tout… Ce qu'il fait toujours, ce sont des rues, des culs-de-sac, des compartiments de lumière dans des corridors d'ombre… Decamps? Jamais une finesse de ton… Des gris? cherchez ses gris!… Ses rouges? c'est toujours un rouge de cire à cacheter… Coloriste? non, il n'est pas coloriste… Criez tant que vous voudrez, non, pas coloriste… On est coloriste, n'est-ce pas, avec du noir et du blanc?… Gavarni est un coloriste dans une lithographie… Partons de là… Qu'est-ce qui fait maintenant qu'une chose peinte avec des couleurs est d'un coloriste, paraît d'un coloriste dans une reproduction gravée ou lithographiée? Qu'est-ce qui fait ça? Une seule chose, absolument, la même chose que pour le noir et le blanc: le rapport des valeurs… Par exemple, voici un Velasquez…
Et Coriolis prit un morceau de fusain, dont il sabra une feuille d'album.
—Il combinera d'abord ses valeurs d'ombre et de lumière, de noir et de blanc… Il les combinera dans une tête, un pourpoint, une écharpe, une culotte, un cheval,—et le fusain marchait avec sa parole.—Puis, de quelque couleur qu'il peigne ces différentes choses, orangé, ou jaune, ou rose, ou gris, vous pouvez être sûr qu'il s'arrangera toujours pour garder les valeurs d'ombre et de lumière de son noir et de son blanc… Decamps ne s'est jamais douté de ça… Ce qui l'a sauvé, c'est que presque tous ses tableaux sont des monochromies bitumineuses avec des réveillons, des espèces de crayons noirs relevés de touches de pastel… Ça peut rendre l'Orient de l'Afrique, l'Orient de l'Égypte, je ne sais pas, je n'ai pas étudié ce pays-là; mais pour l'Asie Mineure… l'Asie Mineure! Si vous voyiez ce que c'est! Un pays de montagnes et de plaines inondées une partie de l'année… C'est une vaporisation continuelle… Tenez! une évaporation d'eau de perles… tout brille et tout est doux… la lumière, c'est un brouillard opalisé… avec des couleurs… comme un scintillement de morceaux de verre coloré…
XL
Lors de son retour en France, vers la fin de l'année 1850, Coriolis s'était trouvé à court de temps pour exposer au Salon qui ouvrait, cette année-là, le 30 décembre. Anatole avait vainement essayé de le décider à envoyer au Palais-National quelques-unes de ses belles esquisses. Coriolis sentait qu'à son âge, n'ayant jamais étalé, il lui fallait un début qui fût un coup d'éclat. Il ne voulait arriver devant le public qu'avec des morceaux faits, où il aurait mis tout son effort, l'achèvement du temps.
L'année 1851 n'ayant pas d'Exposition, il eut tout le loisir de travailler à trois toiles. Il les remania, les caressa, les retoucha, les retournant pour les laisser dormir, y revenant avec des yeux plus froids et détachés de la griserie du ton tout frais, y mettant à tous les coins cette conscience de l'artiste qui veut se satisfaire lui-même.