—Mais c'est très-amusant, dit Coriolis. D'abord, Boissard est très-bon garçon… Beaucoup de gens connus et amusants… Théophile Gautier… la bande de Meissonier… On fait de la musique dans un salon… dans l'autre, on cause peinture, littérature… de tout… Et une antichambre avec des statues… grand genre et pas cher… Un dîner tous les mois… nous avons déboursé chacun six francs pour un couvert en Ruolz… Ça se termine généralement par un punch… Nous avons Monnier qui est superbe! Il a eu la dernière fois une charge belge, les prenkirs… étourdissante!… Et puis Feuchères, qui fait des imitations de soldat, des histoires de Bridet à se tordre… Un monde bon enfant et pas trop canaille… On bavarde, on rit, on se monte… Tout le monde dit des mots drôles… L'autre jour, en sortant, je reconduisais Magimel le lithographe… Il me dit: «Ah! comme j'ai vieilli!… Autrefois, les rues étaient trop étroites… je battais les deux murs. Maintenant c'est à peine si j'accroche un volet!…»
—Quel homme du monde ça fait, ce Coriolis! Il va chez Boissard, excusez!—fit Anatole.—Mais tu t'es trompé d'atelier, mon vieux… tu aurais dû entrer chez Ingres… Vous savez, ils sont bons, les Ingres! ils se demandent de leurs nouvelles! Plus que ça de genre!
Pour réponse, le grand Coriolis prit avec sa main forte et nerveuse la tête d'Anatole, et fit, en jouant, la menace de la lui coucher dans son assiette.
—Qui est-ce qui a vu le Premier baiser de Chloé, de Brinchard, qui est exposé chez Durand Ruel?—demanda Garnotelle.
—Moi… C'est d'un réussi…—dit Anatole…—Ça ma rappelé le baiser d'Houdon…
—Oh! un baiser!…—lança Chassagnol.—Ça, un baiser! cette machine en bois! Un baiser, ça? Un baiser de ces poupées antiques qu'on voit dans une armoire au Vatican, je ne dis pas… Mais un baiser vivant, cela? Jamais! non, jamais! Rien de frémissant… rien qui montre ce courant électrique sur les grands et les petits foyers sensibles… rien qui annonce la répercussion de l'embrassement dans tout l'être… Non, il faut que le malheureux qui a fait cela ne se doute pas seulement de ce que c'est que les lèvres… Mais les lèvres, c'est revêtu d'une cuticule si fine qu'un anatomiste a pu dire que leurs papilles nerveuses n'étaient pas recouvertes, mais seulement gazées, gazées, c'est son mot, par cet épiderme… Eh bien! ces papilles nerveuses, ces centres de sensibilité fournis par les rameaux des nerfs tri-jumeaux ou de la cinquième paire, communiquent par des anastomoses avec tous les nerfs profonds et superficiels de la tête… Ils s'unissent, de proche en proche, aux paires cervicales, qui ont des rapports avec le nerf intercostal ou le grand sympathique, le grand charrieur des émotions humaines au plus profond, au plus intime de l'organisme… le grand sympathique qui communique avec la paire vague ou nerfs de la huitième paire, qui embrasse tous les viscères de la poitrine, qui touche au cœur, qui touche au cœur!…
—Neuf heures et demie… Je me sauve,—dit Coriolis.
—Je m'en vais avec toi,—fit Anatole; et, sur la porte, son geste appela Garnotelle, comme s'il lui disait: Viens donc!…
Garnotelle voulut se lever, mais Chassagnol le fit rasseoir, en le prenant par un bouton de sa redingote, et il continua à lui exposer la circulation de la sensation du baiser d'une extrémité à l'autre du corps humain.