Aune heure, le lendemain, Coriolis arrivait à la porte de la petite église, dans le vieux quartier pauvre étonné, ébranlé par les voitures bourgeoises et les fiacres versant près de la grille, au bas des marches, des hommes bien mis et des femmes en toilette. Dans l'église, sur un des bas-côtés, la petite chapelle était encombrée de monde. On y voyait des marguilliers, des ecclésiastiques, des personnages de la Fabrique, des vieillards en cravate blanche, leurs lorgnettes en arrêt sur les pendentifs, des femmes académiques à cheveux gris, à physique professoral, et des femmes littéraires, maigres, blondes et plates, qui semblaient n'être qu'une âme et des cheveux.
Garnotelle, qui était en habit, alla au-devant de Coriolis, lui prit le bras, lui fit voir tous les compartiments de sa composition, lui demanda son avis, sollicita sa sévérité sur tout ce qu'il sentait lui-même d'incomplet dans son œuvre. Coriolis lui fit deux ou trois critiques: Garnotelle les accepta. Des dames arrivaient, il pria Coriolis de l'attendre, cicérona les dames, revint à Coriolis. Ils sortirent ensemble. Et, en marchant, Garnotelle devint cordial, presque affectueux. Il se plaignit de l'éloignement que fait la vie, du refroidissement de leur vieille amitié d'atelier, de la rareté de leurs rencontres. Il fit à Coriolis de ces compliments bon enfant, un peu brutaux, et comme involontaires, qui entrent au cœur d'un talent. Il lui indiqua un article élogieux que Coriolis n'avait pas lu. Il joua l'homme simple, ouvert, abandonné, alla jusqu'à féliciter Coriolis d'avoir à demeure, auprès de lui, la gaieté de ce brave garçon d'Anatole, rappela les légendes de chez Langibout, les farces, les rires, les souvenirs. Et, en se refaisant l'ancien Garnotelle qu'il avait été, il le redevint tout à coup.
Coriolis venait de prendre des londrès chez un marchand de tabac, et allait les payer. Garnotelle en saisit un dans la boîte en lui disant:
—Tu sais, moi, je suis un cochon.
Coriolis ne put s'empêcher de sourire. Il retrouvait l'homme qui avait l'habitude de sauver ses petites avarices en les tournant en plaisanterie, de devancer et de parer par une blague la blague des autres, de sauver sa ladrerie avec du cynisme; le Garnotelle qui, devenu riche et gagneur d'argent, disait toujours:—«Moi, tu sais, je suis un cochon»,—et continuait, en se proclamant un pingre, à faire bravement dans la vie toutes les petites économies de la pingrerie.
LIX
Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive était presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, perdue, usée au frottement de la vie d'Occident, des milieux européens, au contact de tout ce qui fusionne une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant de toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette race.
Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se réveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tête brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure, des airs de crânerie et de petite résolution rageuse, le mauvais sourire des méchantes petites têtes dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de certaines minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.
C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, où, dans un caprice d'artiste, son premier amant l'avait représentée en gamin, une petite casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt sur la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade, avec un regard effronté et homicide, le regard d'un moutard de quinze ans, enragé et froid, qui cherche un officier pour le descendre. La peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tête, cette femme en blouse, jetée sur les pavés, et qui semblait le Génie de l'émeute en Titi.
Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgré lui, et tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de quelque chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre entre lui et Manette, quand il regardait Manette après avoir regardé la toile. Il avait essayé vainement de décider Manette à s'en séparer, à le renvoyer chez sa mère. Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de faire un portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrêtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait à une des ébauches, la posait sur la traverse du chevalet, et la palette à la main, la tête un peu penchée de côté sur son appui-main, il regardait Manette.