—Qu'est-ce qui t'a donné cela?—lui dit tout à coup Coriolis: il rentrait de sa chambre où il avait été chercher quelque chose, et il lui montrait une petite pièce d'or qu'il avait ramassée dans le désordre de ses affaires tirées hors des tiroirs.

—Je ne sais plus…—répondit Manette.—J'étais toute petite… Maman me menait dans les ateliers pour poser les Enfants Jésus… J'étais blonde, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là… Ah! oui… j'ai accroché la chaîne d'un monsieur, sa chaîne de montre… Alors…

—C'était moi, ce monsieur-là,—dit Coriolis.

—Toi? vrai, toi?

Et les yeux de Manette retombèrent à terre. Elle resta un instant sérieuse, sans un mot. Des pensées lui passaient. On eût dit qu'elle voyait, avec ses idées d'Orientale, comme la volonté divine d'une fatalité dans ce lien de leur passé et ces fiançailles si lointaines de leur liaison.

Elle se répéta à elle-même: Lui… Et ses yeux allaient presque religieusement de la pièce d'or à Coriolis, et de Coriolis à la pièce d'or, grands ouverts, étonnés et vaincus.

Puis elle se leva lentement, gravement; et marchant avec une espèce de solennité vers Coriolis, elle lui passa par derrière les deux bras autour du cou, et lui soulevant un peu la tête, tout doucement, elle lui mit le baiser de soie de ses lèvres contre l'oreille pour lui dire:

—Plus jamais!… C'est promis… plus jamais! pour personne…

LXI

Le tableau du Bain turc était complétement terminé. Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux autres.—«C'était réussi, c'était superbe!… Il faisait chaud dans le tableau… De la vraie chair… admirable! C'était dessiné avec du jour… Le fameux coloriste un tel était enfoncé…»—on n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure, et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui faisait mal aux os des doigts.