Peindre la France, les mœurs, les âmes, la physionomie nationale, la couleur des choses, la vie et l'humanité de 1789 à 1800,—telle a été notre ambition.

Pour cette nouvelle histoire, il nous a fallu découvrir les nouvelles sources du Vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, à tout ce monde de papier mort et méprisé jusqu'ici, aux autographes, aux gravures, aux dessins, aux tableaux, à tous les monuments intimes qu'une époque laisse derrière elle pour être sa confession et sa résurrection.

Le public et la critique ont bien voulu nous tenir compte de notre travail: nous les en remercions.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

Mai 1864.

PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[39]

Quand les civilisations commencent, quand les peuples se forment, l'histoire est drame ou geste. Qu'elle soit fable, qu'elle soit roman, l'histoire est action. Qu'elle raconte Hercule ou Roland, elle dit l'homme dans le mouvement et dans les entreprises de son corps; elle le montre dans l'exercice de sa force; elle le représente en ses dehors.

Cependant il arrive que le monde s'apaise. Autour de l'homme, les choses ont perdu leur violence. L'idée désarme le fait. L'âme de l'humanité se recueille. Le gnothi séauton des âges modernes renouvelle l'esprit mûr des peuples. Hamlet est venu. La psychologie naît. L'analyse entre dans la «caverne» de Bacon. Rousseau, Benjamin Constant, Chateaubriand, Byron, récitant leur cœur, récitent le cœur humain. L'homme écoute en lui.

Par une évolution pareille et simultanée, l'histoire va du héros à l'homme, de l'action au mobile, du corps à l'âme; et elle se tourne vers cette biographie que Montaigne appelle «l'anatomie de la philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent».