Les lettres familières nous semblent plus particulièrement destinées à enrichir l'histoire de documents authentiques. Cet abandon de l'amitié, cette causerie de l'intimité, n'admettent ni faussetés ni détours, et comme l'on n'en soupçonne pas plus qu'on n'en redoute la publicité, les pensées les plus secrètes s'y trahissent, l'esprit et le cœur s'y montrent sans déguisement.

Les lettres que nous annonçons au public sont déjà recommandables, comme on le voit, par le nom des personnages qui les ont écrites, et dont nous possédons les originaux; mais quand on apprendra qu'elles renferment tout ce qu'il y a de plus instructif à la fois, de plus original et de plus piquant; quand on saura que la science, la politique, la littérature, y ont leur compte avec de nouveaux aperçus, quand on y verra le vieux philosophe Adanson, l'homme le plus scientifique et le plus profond qui fût jamais, s'enivrer des regards d'une Dervieux, et tourner le fuseau presque à ses pieds; Noverre, déployer toutes les ressources de l'imagination la plus riche; Mme Beaumarchais, effacer presque les Ninon et les Sévigné; et cette brillante Sophie Arnould, parer tour à tour son style de tout ce que l'esprit a de folle gaieté, de tout ce que le cœur a de sentiments les plus exquis, révéler avec cet abandon séduisant toutes les petites indiscrétions du boudoir et nous initier aux mystères de l'alcôve, c'est alors surtout que nos lecteurs nous sauront gré de notre entreprise. 2 vol. in-8, 12 francs.

NOTA.—Cet ouvrage sera précédé d'une Correspondance de divers particuliers de distinction avec Bélanger, puis d'un Discours sur l'architecture et sur les arts en général par Bélanger, et de différentes lettres du même à divers personnages.

J'avais espéré découvrir dans les Papiers de Bélanger, acquis par le Musée de la Ville de Paris, à la vente Dubrunfaut, quelques nouvelles copies de lettres d'Adanson, de Noverre, de Beaumarchais, etc., donnant des détails circonstanciés sur la chanteuse; mais, sauf quatre lignes d'une lettre de «l'ami Moyreau», je n'ai rien trouvé que les éléments d'une curieuse biographie de Bélanger, et des réflexions, des projets, des mémoires de l'amant de Sophie sur le goût, sur l'établissement d'échaudoirs, sur le prix du cuivre, sur les enterrements des condamnés révolutionnaires.

EDMOND DE GONCOURT.

Novembre 1884.

MADAME SAINT-HUBERTY

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[49]

Avec l'ambition de mettre dans mes biographies—un peu des Mémoires des gens qui n'en ont pas laissé,—j'achetais, il y a une quinzaine d'années, chez le bouquiniste bien connu de l'arcade Colbert, les papiers de la Saint-Huberty. Peu à peu, avec le temps, à ces papiers se joignaient les lettres de la chanteuse, que les hasards des ventes amenaient en ma possession. Enfin, quand le paquet de matériaux autographes et de documents émanant de la femme me paraissait suffisant, je complétais mon étude par la lecture de tous les cartons de l'ancienne Académie royale de musique, conservés aux Archives nationales, de ces correspondances de directeurs, que je m'étonne de voir si peu consultées, de ces rapports vous initiant à tous les détails secrets des coulisses, au sens dessus dessous produit à Versailles par l'audition d'un nouvel opéra,—et qui vous montrent Louis XVI avançant le conseil des ministres, pour leur permettre d'assister à la représentation de DIDON jouée pour la première fois par la Saint-Huberty.

EDMOND DE GONCOURT.