Ne trompez pas un pauvre malheureux qui s'est confié à vous, qui n'a que vous pour lui être utile, et puisque vous avez rompu la première enveloppe de ce billet, arrêtez-vous; vous violeriez un secret important en allant au delà; recouvrez ce billet d'une autre enveloppe, et adressez à Gavarni, rue Fontaine-Saint-Georges, à Paris.

La lettre qui suivait, étrange, un peu folle et rabâcheuse en ses commencements, poignante à la fin, écrite d'une petite écriture fine, serrée, régulière, et sans tremblement; cette lettre où le malheureux, riant un instant, faisait allusion à sa pauvre Physiologie de la Poire, Gavarni la crut bonne pour l'attendrissement; et de cette allusion même, il espéra une impartialité plus bien-veillante du roi. Voici cette lettre:

«COMMENCEMENT.

»Employer des moyens autres que ceux employés jusqu'à ce jour est une chose maladroite et imprudente.--Maladroite parce qu'on sanctionne ainsi toutes les erreurs des juges-instructeurs, des magistrats du parquet, et celles des médecins. Or, celles de ces derniers sont positives en fait à sa connaissance à lui. Il peut donc bien en juger.--Les erreurs des juges ressortent à chaque page de l'instruction. Il ne s'agit que de lire sa correspondance avec les magistrats.--En suivant la procédure depuis le premier jour jusqu'au dernier, la loi à la main, on verra partout que la loi a été évitée quand elle lui était avantageuse, qu'on s'est servi contre lui de tous les petits moyens de procédure; ainsi on lui a signifié la liste des témoins la veille des débats, dans ces témoins on avait substitué Jaudet, ouvrier, à Jaudet, maître-ouvrier. Ce dernier seul avait été interrogé dans l'instruction.--On avait refusé d'écrire quelque chose qu'il avait déposé en sa faveur, on a assigné son frère. Lui n'a vu cela qu'aux débats. On a refusé de vous laisser voir le dossier au greffe, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, et nous n'avions pas copie de tout le dossier.--Ainsi donc changer de système serait maladroit; car on perdrait ainsi tous les avantages qu'on peut avoir sur la procédure et sur les médecins.--Ce serait imprudent parce qu'on irait du connu à l'inconnu: ainsi on dirait: Vous avez menti au passé, vous mentez aujourd'hui, tout ce que la défense a avancé est vrai. Il faut donc persister et dire simplement, pour prouver combien la défense a été généreuse. Il ne s'agit que de connaître telle lettre, telle déposition, tels faits, dont on pourrait tirer telles conséquences.--Par ce moyen on prouverait de la générosité au passé, on en ferait soupçonner au présent.--On se ferait craindre par ceux qui ont intérêt à voir mort un pauvre malheureux,--en leur faisant savoir que mort, rien ne sera épargné pour réhabiliter sa mémoire, et que vivant,--banni ou déporté,--on pourra se taire, on obtiendra leur appui par-dessous main, tandis qu'ils sont très-hostiles..... On peut leur faire savoir que l'on a des pièces qui pourraient faire penser telle chose; que ces pièces émanent d'eux, sans qu'ils sachent en quoi elles consistent, qu'elles ne sont pas niables par eux: ils craindront;--il faut bien se garder de dire que la chose soit, mais qu'il est possible, très-possible d'y faire croire: on les aura alors pour soi.--Avec le caractère de générosité qu'on veut bien supposer au pauvre malheureux, il faut admettre les conséquences: ainsi, dans un premier moment, il aurait anéanti tout ce qui pouvait prouver ce qu'il voulait et veut encore nier.--Si quelques pièces existent encore, c'est qu'elles ont été oubliées dans la précipitation, et que trois autres lettres... n'ont été trouvées qu'après l'hostilité connue des...--Le malheureux peut n'avoir jamais pensé qu'il aurait soif à l'avenir et conséquemment n'avoir gardé aucune poire, les avoir au contraire fait disparaître,--et aujourd'hui il ne faudrait pas lui faire perdre, pour conserver ses jours, ce qu'il a de beau, de bien, dans ses actions, et on le laisserait perdre s'il avançait une chose pareille, qu'il ne pourrait peut-être plus prouver aujourd'hui, mais qu'il peut parfaitement laisser supposer.--D'après ce que le malheureux sent personnellement, il suppose tout ce que fait son bon frère G... Il l'en remercie on ne peut plus.

«Il le prie de lui faire parvenir de l'opium en quantité suffisante pour produire effet complet dans une heure et demi (sic) au plus; il n'en fera usage que lorsque tout espoir sera perdu. Lorsqu'on viendra lui mettre la camisole de force, ce qui aura lieu seulement deux heures avant, attendu qu'il ne sera prévenu que deux heures avant.--Pour lui faire tenir cet opium ou toute autre matière produisant le même effet, il faut lui envoyer de suite une Bible (il n'en a pas); cette Bible sera reliée à la Bradel; le carton de la couverture sera entaillé dans divers endroits, recouvert d'un carton mince pour empêcher de sentir les cavités, et ces cavités seront remplies de la matière, qui devra être solide et non liquide, comme on le voit. Ceci est pressé, car il a encore la possibilité de recevoir quelque chose comme une Bible, mais rien autre, et il peut arriver qu'on lui retire cette possibilité.--Pour ne compromettre personne, il laissera un écrit portant ces mots: «Étant à la prison de Belley, je me suis fait apporter une boîte de pharmacie; j'ai pris dedans ce qui m'a servi et je l'ai toujours porté sur moi; cela était caché sous la baudruche qui semblait retenir un taffetas sur des cors que j'ai aux pieds, et par ce moyen on ne l'a pas vu.»--Et, en effet, le malheureux a aux pieds du taffetas retenu par la baudruche. La couverture et le livre seront brûlées (sic), attendu qu'on lui fait du feu une fois par jour pendant deux heures.--Il promet de n'en faire usage qu'au dernier moment. Ce sera un vrai service à lui rendre, car il ne servira pas de spectacle à tout un pays et quel spectacle!...--Déjà il a demandé de l'opium à G...; il croyait que ce dernier lui en avait promis; il le croit encore, et le prie d'envoyer vite.

«Il devra y avoir dans la même couverture un papier explicatif de la nature de la matière et du temps nécessaire pour produire effet complet, et de la quantité à prendre en plus ou en moins pour arriver au but plutôt (sic) si cela devait (sic) nécessaire.--On peut envoyer le livre à M..... ou à M....., à Bourg, qui le feront parvenir. M....... vaudrait mieux.--On peut se dispenser d'inscrire le nom de l'envoyant sur le registre des messageries. Le premier nom venu fera tout aussi bien. On aura seulement soin d'indiquer que ce livre est pour le malheureux (il ne veut plus écrire son nom).--Il prie avec instance, supplie à genoux G...... de lui faire parvenir ce livre ainsi rangé dans la huitaine au plus tard, autrement il fera du vert-de-gris avec deux boutons en cuivre qui sont à son pantalon.--Il le répète, il ne fera usage de l'objet envoyé qu'au dernier moment, il le promet.--Après l'avoir avalé il se confessera et partira.»

Il n'y eut pas décision sur le recours en grâce au conseil des ministres. Le soir Gavarni reçut des mains de M. Teste la lettre de Peytel, et nous lisons sur l'enveloppe, recachetée du cachet du roi, ces mots de la main du roi: Fidèlement recachetée. L. P.

«Le roi,--écrit madame d'Abrantès à ce moment,--a été préoccupé quarante-huit heures au point de n'en pas manger ni dormir. Il est demeuré persuadé que Peytel avait tué sa femme par préméditation.»

Le 21, Gavarni apprit que le roi avait rejeté le recours en grâce. Chaque jour il ouvrait le journal avec une curiosité anxieuse, cherchant la nouvelle de l'exécution. Sept jours,--sept jours!--s'écoulèrent sans nouvelle. Enfin le 30 octobre, les journaux de Paris annoncèrent l'exécution capitale. La tête de Peytel était tombée sur la place de Bourg le 28. Contrairement à tout précédent judiciaire, huit jours s'étaient écoulés entre le rejet du recours en grâce et l'exécution. Louis-Philippe, en sa miséricorde, avait-il voulu laisser au condamné le temps de mourir, à l'ami le temps de l'y aider?

FIN.