Mon réengagement est signé d'hier. Je ne veux pas tarder, chère belle, à vous écrire cette bonne nouvelle, sachant toute la part que vous y prendrez. J'ai eu affaire à un directeur presque amoureux: c'est vous dire que j'ai tiré à moi la couverture. Comme je ne suis pas d'aujourd'hui au théâtre, et que je sais sur le bout du doigt tout le sous-entendu de ces messieurs, j'ai tout précisé. Je ne dois jouer que trois fois par semaine; et j'ai, de plus, un congé de quinze jours à prendre quand il me plaira. Vous concevez, ma mignonne, que j'attendrai un succès, et que le lendemain je me ferai racheter mes quinze jours ce que je voudrai.
Encore une fois, que ne vous mettez-vous au théâtre? Votre idée de Conservatoire est puérile: vous y entrerez très-difficilement; puis, ce que vous gagnerez vous permettra au plus d'acheter des bouquets de violettes. Le théâtre, à la bonne heure! Si vous avez quelque chance de faire fortune, c'est là, uniquement là. Vous savez que si vous avez du talent, cela sera un accessoire fort généreux de votre part, c'est la dernière chose qu'on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien tournée et l'œil bien fendu, directeur et public seront satisfaits; or vous avez cela, et, en plus, une jolie voix, et vous êtes musicienne. Venez ici, je vous fais engager au théâtre. J'ai le directeur dans mon bas, ou peu s'en faut. Pour ce qui est de vos débuts, ne vous en faites pas un monstre d'avance. C'est une des nombreuses choses de la vie auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L'habitude du public vous viendra peu à peu, ma chère, comme toutes les habitudes. Vous concevez bien que mes conseils et mes exhortations ne vous donneront pas du courage si vous n'en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une condition toute physique. Mais, rassurez-vous; tout le monde est ému le premier jour; les débuts sont toujours pleins de troubles et d'émotions, et le public, je vous jure, le public de province surtout, ne songe pas à se formaliser de voir une jolie fille embarrassée d'être regardée et qui rougit sous son rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Paris; vous tenez à votre Prosper. Passons.
Je vous envoie une lettre pour M. ***, rue...; vous lui direz qu'il vous fasse entrer au Vaudeville; il sera enchanté de vous recevoir. Puis il faut voir rue..., nº 9, je crois: en prenant par la rue Montmartre, c'est la sept ou huitième maison à droite; il y avait des portraits au daguerréotype à la porte. Vous demanderez M. ***. C'est un charmant garçon qui a été mon amant pendant deux ans. Il fait des pièces de théâtre. On l'a joué. Il m'a passionnément aimée; ceci sans fatuité. Je l'ai rendu un peu malheureux parfois, en sorte qu'il ne m'aura pas oubliée. Vous lui écrirez qu'il vienne chez vous prendre des nouvelles de Mathilde ***. Il viendra, c'est sûr. Songez au théâtre.
Mathilde.
Dijon, mars 1847.
De soir en soir, je remets depuis quinze jours, ma chère Louise, pour vous répondre une longue lettre bien bavarde et bien paresseuse en même temps, de ces causeries à bâtons rompus, à branches cassées, dans lesquelles l'esprit se pose sans durée et s'arrête sans choix. Depuis votre dernière lettre, j'ai été occupée d'une façon absolue, excessive. J'en ai été malade. On a été forcé de faire venir une seconde amoureuse pour me seconder. Chère petite, quelles fatigues le public nous paye en bravos! Vous ne sauriez croire à quel point le théâtre est un maître exigeant, capricieux; comme il vous envahit la vie! C'est un amant qui a bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu'on le supporte. Enfin j'attrape au vol une heure de liberté franche et de flânerie: je viens à vous. J'ai toujours été égoïste. Bah! c'est toujours quelque chose de bien choisir ses défauts et ses victimes.
Ma chère mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d'une foule d'inquiétudes non avouées, et que j'ai bien comprises. Malheureusement, je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut vous toucher, et celui-là précisément me manque. Ne doutez pas de ma bonne volonté et de mes généreuses pensées à votre égard. Croyez à mon impuissance. Je viens de jouer ces jours-ci un rôle Jenny-Vertpré dans Madame Pinchon. J'ai été rappelée avec deux autres personnes. C'était la première fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement devant le public. Eh bien! aucune jouissance d'amour-propre ne m'a fait battre le cœur. Ce cœur, cet amour-propre sont si complétement usés que rien maintenant ne les active, ne les réveille. Quand je ne dédaigne pas, je suis indifférente. C'est que, voyez-vous, aucun résultat, de quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les fatigues, les emplois de force et de pensées qu'on a donnés pour l'obtenir, et ce qu'on a désiré est toujours au-dessus de ce qu'on possède. Aussi, bien pénétrée à présent de cette vérité, je ne cours fougueusement au-devant de rien ici-bas. Si j'ai à portée de ma main des choses désirables et qui tentent quelque partie sensuelle ou très-délicate de mon individu, je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible afin d'être débarrassée de la fantaisie que j'en ai eue. Si, au contraire, ces choses sont éloignées et d'un abord difficile, je fouille mon souvenir, et j'y trouve des joies et des sensations comme il ne me sera jamais plus possible d'en éprouver, et qui cependant ne valaient pas mes rêves..... excepté une époque et un amour que je veux oublier!--Je ne fais plus de course à l'aventure. Je me suis assise en mon indifférence comme en une stalle commode pour voir la vie.
Je sais bien que tout ce que je vous dis là n'est guère pratique pour vous, ma chère belle. Vos illusions sont encore bleues comme des pervenches ouvertes le matin; vous faites un poëme intitulé: «Misère et Amour», et vous ne vous effrayez pas du dernier chapitre, qui est «Misère» seulement. Voyez, moi, j'ai été aimée, idolâtrée, pardonnée et gâtée comme Manon le fut à peine par Desgrieux. J'ai dormi sur des cœurs jeunes, forts et valeureux qui ne battaient que pour moi, sur des poitrines qui bondissaient d'ivresse et d'amour au toucher de ma main, dans des bras qui étaient toujours amoureux pour m'enlacer, toujours levés et tendus pour me soutenir, toujours prêts à me défendre; si ma bouche ne s'est pas usée sous les baisers délirants qu'elle a reçus, c'est que Dieu l'avait créée sans doute pour cela. Pendant cinq ans, cette vie fêtée, choyée, enveloppée de mailles brillantes, de dentelles, de velours, inondée de parfums et de soleil, cette vie a duré sans relâche; puis, un beau jour, je me suis trouvée seule, toute seule! Mes oiseaux, qui gazouillaient si bien et si passionnément dans les rideaux transparents de mon alcôve, se sont envolés l'un après l'autre, me laissant beaucoup de souvenirs--et autant de dettes..... Tous ces hommes qui m'avaient sincèrement aimée, qui avaient animé près de moi leur triomphante jeunesse, qui avaient bu à mes lèvres les ivresses généreuses de la force, de la liberté, du plaisir réunis, cédaient à la froide et implacable logique de la vie, à l'inexorable cours des événements rationnels. Celui-ci s'est marié. Celui-là s'est rangé. On a fait un préfet de l'un. L'autre, un adorable et séduisant garçon s'il en fut, élève des bestiaux maintenant, je ne sais où. Enfin chacun poursuivait son ambition, sa chimère, son intérêt; laissant derrière eux, et presque sans regret, les ingrats! le nid chaud, parfumé et joyeux de leurs vraies, de leurs heureuses, de leurs indépendantes amours!..... Et moi, que m'est-il resté de tout cela? Un cœur usé, vieilli par ces abandons et ces désenchantements successifs; l'impuissance d'aimer; une vie incertaine, jetée au hasard de la faim et de la maladie! Rien dans mon existence, plus rien dans mon cœur: voilà le résultat des plus belles et plus heureuses amours qu'il ait été possible d'avoir en ce monde. Si cet exemple vous sert, tant mieux! Mais j'en doute. Si vous suiviez un bon conseil, vous quitteriez votre Paris, votre Prosper, et prendriez un engagement pour la province. Vous vous y formeriez à la scène. Vos études seraient bonnes, parce qu'elles pourraient être suivies. Au bout de deux ou trois ans, vous auriez peut-être du talent, et à coup sûr une routine aisée, suffisante. Vous retourneriez à Paris dans de bonnes conditions, et votre existence matérielle serait au moins assurée.
Mathilde.
Dijon, septembre 1847.
Chère bien-aimée, avez-vous cru que je vous abandonnais? Non, n'est-ce pas? Notre liaison n'est pas une de ces liaisons ordinaires qu'un silence fait défiantes. Vous me connaissez assez pour ne pas entrer en doute sur mon compte pour une paresse de plume. C'est sur l'intelligence de votre cœur que je compte pour ne pas me condamner sur les apparences, et pour croire que, malgré mon silence inqualifiable, je vous aime toujours, et que vous êtes toujours tout près de toutes mes pensées. Trop de charmants souvenirs lient mon souvenir au vôtre pour que je puisse oublier.
Si donc aucun message de moi n'a volé vers vous, accusez-en, chère petite, ces mille accablements de l'esprit découragé, ces riens qui se définissent difficilement, qui vous taquinent la pensée et la vie, ces ennuis de toute sorte qui, malgré leur vulgarité et leur insuffisance, ramènent à eux des facultés portées vers un point plus élevé et plus sympathique, en les isolant forcément de leur centre choisi. D'abord j'ai été accablée de répétitions et de lectures. Puis j'ai eu, non un amour, mais une liaison très-mouvementée,--comme disent MM. les romantiques: un père prudent, qui s'est jeté entre son fils éperdu et fou de passion, dont l'âme et la vie étaient fatalement livrées à cette sirène dangereuse que je suis, disent MM. les Dijonnais, et qui l'a arraché aux séductions bien émoussées, hélas! de votre désenchantée Mathilde. Cet incident m'a pris du temps et quelques préoccupations. Ce jeune homme, le seul qui vaille la peine qu'on s'occupe un peu de lui dans tout le département, a été malade de chagrin; mais il a engagé à sa famille sa parole d'honneur que tout était à jamais fini entre nous; et malgré tout, il tient sa parole! C'est beau!... mais j'enrage! Le malheureux est chaque soir au théâtre. Si je suis en scène, il me mange des yeux; quand je suis dans ma loge, il rôde autour comme autour d'une chandelle un papillon. Les jeunes gens de Dijon, une sotte et cancanière engeance! sont vivement émus, et suivent avec une fièvre de curiosité les phases de ce petit roman provincial; il y a des paris d'engagés. Au milieu de cette effervescence, je suis d'un calme splendide, en apparence; car au fond je suis animée d'une colère assez colorée envers le père; et j'ai pour le fils un âpre regret, fruit de l'amour-propre et de l'entêtement. Avouez qu'il est difficile de se disséquer avec une meilleure grâce.