Le vieillard dit à Bénédict: «Revenez demain.»
Le lendemain, le père était au lit. Il prit un billet de cinq cents francs dans un portefeuille sur sa table de nuit, le tendit à Bénédict, avec ce seul mot: «Partez.»
Bénédict descendit l'escalier, se jeta dans un cabriolet, et fondit en larmes.
Le jour où le théâtre de Limoges fit son ouverture, il arriva à Bénédict une chose assez romanesque. Le spectacle commençait par une sorte de prologue pot-pourri, où tous les personnages de la troupe paraissaient successivement, Bénédict fut placé dans l'avant-scène de droite. C'était là qu'il devait jouer son fragment de rôle. L'avant-scène de droite avait été louée pour madame la générale de R... et ses deux filles. Mais le directeur avait obtenu d'elle qu'elle voulût bien permettre qu'un étranger de passage dans la ville prît place dans sa loge. Voici donc Bénédict installé dans la loge de la générale, en habit noir et ganté frais. Il avait encore une tournure de fils de famille, et ses gestes, et les mille riens de la pose et du regard disaient un homme bien né. La conversation s'engagea entre madame de R... et Bénédict, madame de R... lui demandant «s'il croyait à une bonne troupe», et lui, répondant «qu'il n'avait pas grande confiance dans ces cabotins de province; et madame de R.***.--«Vous êtes de passage?--Quelques jours seulement...--Jolie actrice que cette blonde...--Peuh!--Et où habitez-vous? A l'hôtel de la Promenade, madame.--C'est le meilleur.--C'est le seul, m'a-t-on dit.» La conversation allait le même train que le prologue quand, à ces mots de l'actrice en scène: «Et pas de premier comique!» Bénédict, soudain levé et comme entrant dans la voix d'Arnal: «Le premier comique demandé voilà!»--Puis il acheva son bout de rôle, le public riant, madame de R... toute rouge, et ses filles se retournant pour voir.--«Oh! madame.--dit Bénédict en s'inclinant bien bas, quand il eut fini,--que d'excuses!--Cela n'en vaut vraiment pas la peine, monsieur», répondit madame de R..., d'un ton piqué.
Deux mois se passèrent.--Un soir où Bénedict jouait Babiole et Joblot, à sa sortie, à la deuxième scène, il reçut une lettre qui portait ceci: «Monsieur, votre père vient de mourir. Veuillez venir à Paris le plus tôt possible, et passer à mon étude pour y régler les affaires de la succession.»--Bénédict suffoquait. La réplique venait. Le directeur le poussa. Il finit la pièce. Il avait des larmes plein la voix. On crut à un nouveau moyen comique. On applaudit.
A Paris, les tristes démarches et les tristes cérémonies faites, Bénédict apprit qu'il lui revenait 125 000 fr., plus 10 000 fr. de bons du Trésor.--Il acheta à Jenny des cadeaux.
En diligence, mille pensées lugubres l'assaillirent d'abord. Il lui sembla revoir son père, comme il l'avait vu la dernière fois son mouchoir sur la bouche, et la face maigre. Son dernier mot: «Partez», lui revibrait douloureusement dans la conscience, avec son accent précis... Puis, par un de ces jeux ironiques et irrespectueux où se plaît la pensée, son imagination sauta du cercueil de son père à sa maîtresse; et il songea au bonheur qu'elle allait avoir à se parer de tout ce qu'il lui rapportait; et tout songeant, il s'endormit.
--Monsieur,--dit le conducteur,--nous sommes à Limoges.--Bénédict abaissa la glace de la portière, et levant machinalement les yeux, il aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée de l'hôtel de la Promenade, sur une table, un bol de punch qui flambait et trois hommes attablés autour. Il descendit. Une main lui frappa sur l'épaule, c'était Alexis, l'un de ses camarades.--«Nous vous attendions, venez.»--Bénédict trouva près du bol de punch, Carini, le père noble, et de Richaux, le directeur.--«Et Jenny? dit Bénédict.--Nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre, dit Carini.--Malade?... morte?... et la voix de Bénédict se strangula.--Rassurez-vous, reprit Carini, elle n'est ni morte, ni malade; seulement, en votre absence, elle ne s'est pas conduite... Elle vous a trompé.--Veut-elle se remettre avec moi?--Carini hocha la tête.--Et qui? dit Bénédict.--C'est moi, monsieur,--dit de Richaux en s'avançant. Bénédict prit une bouteille de champagne par le goulot, et leva le bras; Carini le retint.--Monsieur, dit froidement de Richaux, elle vous a aimé, elle ne vous aime plus. Quand nous nous battrions, je ne vois pas ce que cela changerait à votre position et à la mienne.--Que je la voie deux heures seulement,--fit Bénédict,--et...--On va vous mener chez elle»--dit de Richaux.
Jenny était sur son lit, les cheveux épars, dans une pose tragique. Elle s'était faite pâle avec de la poudre de riz.--«Ma mère! ma mère! s'écria-t-elle en voyant Bénédict amené par Carini qui se retira, dites que je suis une misérable!--Monsieur, ne me touchez pas!» et Bénédict se laissa prendre à cette scène de drame qu'il avait vu jouer cent fois à sa maîtresse sur les planches.
Au matin, Jenny reprit la promesse qu'elle avait faite à Bénédict de retourner avec lui à Paris. Jenny ne voulut plus partir. Bénédict la menaça de se tuer. Jenny promit encore pour retirer sa promesse peu après. Quatre ou cinq jours durant ce furent des reproches et des apaisements, des génuflexions et des révoltes, des jalousies et des miséricordes, des larmes et des trêves qui ne valent pas un récit, parce que cette déchirante bataille d'un amour vivant avec un amour mort est toujours la même. Enfin, lassée de ses obsessions, et pour avoir la paix, Jenny jura d'aller le retrouver dans huit jours.