Bénédict apprit dans la journée qu'il venait de perdre ses quinze derniers mille francs dans une faillite.--Il est vrai qu'il vendit le même jour cinq francs une de ses romances à un de ses amis. L'ami l'exécuta le soir chez un oncle de Bénédict, et il eut le plus grand succès.

Il ne jugea pas utile de dire qu'il l'avait achetée à Bénédict. Il déclara même que ce pauvre Bénédict n'avait pas le sentiment musical, qu'il ne ferait rien de bon de sa vie. Du salon de l'oncle de Bénédict la romance passa dans un salon, puis dans un autre; en sorte que l'ami de Bénédict fut obligé d'acheter une seconde, une troisième, une quatrième romance, pour se continuer en son talent; et l'ami de Bénédict fut pendant l'hiver de l'année 1847 l'un des hommes les plus heureux de Paris.

Bénédict n'avait pas payé son terme. L'ami le recueillit chez lui généreusement; mais quand l'album de Bénédict eut défilé, et que Bénédict un peu découragé trouva moins, l'ami dit à Bénédict qu'il était obligé de manger dans sa famille; de façon que Bénédict se vit menacé de perdre l'habitude de dîner.

Bénédict était comme le Centurion de la pièce espagnole: il aurait pu sauter trois fois sans qu'un maravédis tombât de sa poche. Il se ressouvint qu'il avait prêté. Il se mit à faire tous les jours la battue des obligés, arrachant ce qu'on lui devait, tantôt quarante sous, tantôt cent sous, et subsistant ainsi. Mais l'alarme donnée de proche en proche sur ce créancier qui demandait l'aumône, on évita Bénédict.

A Noël, Bénédict réveillonna rue de Laval, dans un atelier où l'avait conduit Ernest, et gagna 3 francs au lansquenet. Le lendemain, avec ses 3 francs, Bénédict fit monter un sac de pommes de terre chez son ami. Il s'agissait d'attendre le jour de l'an, où la tante de Bénédict lui donnait 40 francs d'étrennes. Il attendait ainsi, se couchant quand il eut trop faim, la nouvelle année.

Au commencement de janvier, Bénédict alla rendre visite à l'atelier de la rue de Laval. Il y resta dix-huit mois.

C'était, en cet atelier, le phalanstère le plus étrange qu'on puisse voir. Ils étaient là, cinq qui campaient, tous jeunes, et d'une confiance effrontée en la Providence. Édouard et Paul étaient peintres; Maxence attendait pour savoir ce qu'il serait, et Alfred faisait les commissions.--Bénédict habitait, comme je vous ai dit, un divan vert au-dessous d'une panoplie. Paul logeait sur quatre planches et un matelas. Maxence et Édouard couchaient dans quelque chose que l'on appelait un lit, et Alfred faisait en sorte de dormir sur les quatre oreillers du divan de Bénédict rangés sur un grand coffre à bois. Tous les matins, il faisait faim à l'atelier. Avant déjeuner, Maxence préparait les terrains d'un panneau; Édouard, pendant ce temps, sabrait le ciel; et quand ils avaient fini, Paul en imaginait le motif à toute brosse. Le panneau fini, Alfred le descendait chez le propriétaire, brocanteur singulier, qui avait un magasin de chaussure à vis rue Montmartre, et un magasin de tableaux rue Notre-Dame-de-Lorette. Le propriétaire donnait d'ordinaire cent sous du panneau; et l'on avait de quoi dîner et déjeuner chez Tisserant, au haut de la barrière Pigale.--Bénédict avait déterré quelques leçons de solfége et apportait, par-ci par-là, ses quarante sous à la caisse. Au beau milieu de cette vie de hasard, il composait ses deux belles marches.--Un moment Paul faillit faire dîner régulièrement toute la société. Picot, le marchand de la rue du Coq-Saint-Honoré, lui payait vingt sous pièce des cartes de visite avec des emblèmes à l'aquarelle. Tout le monde s'y mit, même Bénédict. Mais cela ne fut qu'une lueur, et le propriétaire ayant été brûlé au deux cent quatorzième panneau, on tomba à dîner Au Désespoir, à sept sous par tête.

Puis, cela finit comme tous les phalanstères qui ne payent pas leur terme, par une envolée de chacun et par une saisie d'huissier.

Bénédict est devenu... J'allais, Dieu me pardonne! vous le nommer.