Un dimanche,--le samedi P... avait eu quelques amis,--c'était le choléra;--on avait ri de lui parce qu'il avait comme la peur du pressentiment;--sur les neuf heures, en rentrant, P... fut pris du choléra. Sa maîtresse était couchée. Comme il sentait l'épidémie en lui, il arracha de dessus la glaise les toiles mouillées, jeta ça par terre et se roula dedans. Les atroces douleurs lui étaient venues; et lui, écartant le rideau de l'autre chambre, les yeux et le visage tendus vers cette femme, lui voulait sourire et lui souriait pour qu'elle ne s'inquiétât pas.

La femme s'endormit.

Le lendemain matin, en entrant, on vit P...,--dont les veines s'étaient cavées dans la nuit, --toujours une main à lever le rideau, toujours le visage tendu vers la femme.

La femme eut peur; elle courut emménager chez celui que le mourant appelait son meilleur ami.

P... fut porté à l'hôpital.

Du mort, il ne reste qu'un peu de cire et de plâtre, et le nom de Possot qui vit encore dans la mémoire de quelques amis.

VICTOR CHEVASSIER

3 juin 1836.--Je suis arrivé aujourd'hui à la maison. Maman m'avait fait faire un pantalon et un habit noirs. A midi, j'ai été au convoi de mon père. Le cimetière était plein: hommes, femmes et les enfants qu'on traînait par la main, tout le village, et encore des gens de Damblin et de Fresnoy. J'ai eu du réconfort à voir cette foule.--Maman pleure.--Je me suis fait installer un lit dans la bibliothèque.--Mon rêve est fini. Maman est trop âgée, elle a maintenant la tête trop affaiblie et le corps trop malingre, pour que je la laisse toute aux soins d'une servante;--et elle s'est trop envieillie en cette vie de campagne, et elle a trop vécu en la maison de mon père pour que j'essaye de la tirer d'ici, et que je l'emmène à Nancy.--J'envoie ma démission.

4 juin.--Il fait du soleil. J'ouvre la fenêtre. L'orme du cimetière, plein d'oiseaux, a sa feuillée toute frissonnante. A deux pas de l'orme s'élève un peu de terre fraîchement remuée.--J'ai refermé la fenêtre. Je me suis mis dans mes livres. J'ai retrouvé le Bodin. J'ai vu quelques livres que je ne connaissais pas. J'ai trouvé un Calvin avec la signature de Marie d'Écosse, 1584: elle était alors en prison.--Il m'a fallu descendre: les fermiers venaient pour renouveler leurs baux. Ils m'ont tenu deux heures. Je les ai fait attabler. Ils m'ont demandé une diminution. Ils disent que le chemin vicinal a tranché sur le terrage aboutissant à la pâture de M. Lourdel, et que c'est un dommage de quatre bichets de blé. Je me suis défendu d'eux le mieux que j'ai pu: mais je crains bien qu'ils n'aient percé mon ignorance, et ils ont dû s'en aller en se disant qu'ils auraient meilleur marché du fils que du père.--Ils apportaient à maman le beurre de la redevance. Il a fallu fondre le beurre; et puis, on va faire la lessive. Maman a mis tremper tout le linge dans le cuveau de la chambre à four. Tout cela a fait comme une distraction à sa douleur.